20.

20. Peur du corps – Dan Nelly

Proposition d’un moment autour de la question de la peur du corps, caractéristique de l’occident et de son projet, la Modernité : penser la peur du corps avec et par le corps, utiliser le théâtre pour explorer de nouveaux imaginaires.

Peur de la mort, peur du sauvage, peur du récalcitrant, peur de l’imprédictible, peur de l’opaque, peur de la maladie et des virus, peur de ce qui échappe, glisse ou panique, peur de la Nature, peur de la vie…  L’animal-machine, la chirurgie esthétique, le projet colonial, les gros, la cybernétique, le patriarcat, le programme génétique, les vieilles, laAppel aux politiques de la terre pub, les black lives matter, les handicapés, la plage, les infecté.e.s du Covid-19…

Le théâtre-journal (puis théâtre de l’opprimé) est créé par Augusto Boal, un écrivain, dramaturge et metteur en scène brésilien en pleine dictature dans les années 1970. Une forme théâtrale qui permettait de continuer à critiquer le régime sans tomber sous le coup de la censure et qui consiste à mettre en scène des articles de journaux de façon à produire un discours critique.

Quelques « échauffements » pour préparer les corps, une petite introduction sur la thématique de la peur du corps, puis nous utiliserons quelques articles de journaux en lien avec l’épidémie de Covid-19 pour divers exercices de théâtre-journal. Bouger et sentir les corps pour travailler la peur du corps.

Exemples de thèmes possibles pour les articles de journaux: différence de traitements entre migrants et touristes, politiques eugénistes d’immunité de groupe, qui doit retourner au travail et qui peut rester à la maison, question de qui traiter en priorité à l’hôpital, impact variable du virus selon la classe social, le genre, l’origine etc. Exemples d’exercices de théâtre-journal : lecture-performance des articles, thêatre-image, interventions, écritures etc.

Quelques liens
Travail de Shrese sur l’histoire de la génétique, la cybernétique, le contrôle et la peur du corps (Français, English et Castellano):
https://network23.org/shrese/2020/06/05/lordre-genetique-essai-dhistoire-critique/
https://network23.org/shrese/2020/06/09/genetics-and-cybernetics-exof-a-model-of-subjectivation/
https://network23.org/shrese/2020/06/05/historia-critica-de-la-genetica-miedo-al-cuerpo-y-obsesion-del-control/
Travail de Nelly, penser avec et par le corps :
Nanopilitics handbook https://www.minorcompositions.info/?p=590#more-590
Language resistance theatre https://serpentine-uploads.s3.amazonaws.com/uploads/2020/03/act_esol-_language_resistance_theatre_2019_0.pdf
Théâtre de l’opprimé:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Augusto_Boal
https://www.zerodeconduite.net/ressources/3453
https://www.pedagogie.ac-nantes.fr/innovation-pedagogique/echanger/theatre-image-l-image-ne-cesse-jamais-de-parler—938985.kjsp?RH=PER

19.

 

19. Vers des territoires écoles (de la Terre) – Patrick Degeorges, Xavier Fourt et Léonore Bonaccini

Mettre en œuvre un territoire école c’est tenter une politique de la Terre ici et maintenant. Le territoire école n’est pas un local emboité dans un global qui le régit mais une façon d’habiter et d’être habité par la Terre. Cette réinvention collective des territoires dans le contexte de l’anthropocène renverse le rapport à la connaissance en prenant appui sur des savoirs situés, des formes d’existence pour régénérer nos milieux de vie.

Sur la base d’un aperçu introductif, l’atelier permettra d’imaginer des territoires école, en partant des problèmes tels qu’ils se posent sur le terrain pour ceux qui agissent. Les participants seront invités à témoigner de situations concrètes, de leurs potentiels et contradictions, dans un contexte de généralisation de la terreur et de l’incertitude.

18.

18. Atelier en réponse à l’appel – Bruno et Chantal Latour

L’atelier utilise le confinement comme préparation ou répétition des comportements à venir pour aborder la mutation climatique ; il s’inspire du questionnaire publié dans la revue AOC pendant le confinement et des procédures “nouveaux cahiers de doléance” proposés dans le livre Où atterrir? et depuis développé sous des formes diverses par un groupe d’artistes et d’activistes. Comme il s’agit d’un atelier d’écriture collaborative – et non pas de discussion – il faut venir avec papier et crayon.

Télécharger le pdf : Latour_AOC

3.

 

3. Bòscs e aubres de la Montanha / Bois et arbres de la Montagne limousine – Jean-François Vignaud

Balade sylvestro-toponymico-ethnologico et tout ce qui diable voudra bien finir par -o, ou, pour faire plus simple, une petite excursion, aux environs de Lachaud, entre haies de « noisetières » et plantations bien alignées de douglas, pour partir en compagnie de Jean-François Vignaud de l’institut d’études occitanes du Limousin, à la découverte de quelques éléments de la mémoire forestière de la Montagne limousine. Bâton à la main, on y cheminera plaisamment et on discourra allègrement autour des témoignages forestiers que nous livrent la lecture croisée du paysage et du bâti avec l’évocation des noms de lieux et les récits des anciens.

17.

 

17. “Comme une tempête tropicale” – Erik Bordeleau
Essai d’exfoliation de la forme valeur

Le futur catégorique, le futur proprement dit, se détermine au sortir du présent. C’est sa
position de définition. Qui dit présent clos dit futur catégorique. Et si on quitte le futur
catégorique, c’est qu’on renonce aussi à clore le présent.

Gustave Guillaume

1.
Au cœur de la finance, on trouve un désir de maîtrise et d’immunité. On «fait des économies» pour se prémunir en cas d’infortune et, à ceux qui parviendraient un tant soit peu à échapper à la précarité, on offre des outils de planification en vue d’assurer leur futur, par exemple sous la forme d’une «retraite». Avoir de l’argent nous permet de voir venir, de produire une petite bulle plus ou moins volatile, une sorte d’abri portatif facile à déployer à partir duquel aménager quelques conditions de possibilités pour habiter le présent et affronter les intempéries.

Comme la forme marchandise, la richesse financière recèle quelques subtilités à la fois pratiques et métaphysiques. Elle dépend d’une série de véhicules abstraits pour se préserver dans le temps (pensons, par exemple, à la gamme des produits dérivés), et bénéficie (trop) souvent de régimes d’exception et autres législations de complaisance pour s’accroître dans la durée. On peut se représenter la richesse financière comme une puissance temporelle et météorologique, (c’est-à-dire atmosphérique, turbulente et sujette aux fluctuations), chargée d’options à exercer. L’allemand vermögen est en ce sens fort suggestif. Son champ sémantique inclut à la fois la richesse, la propriété ou les actifs financiers, et l’idée d’une faculté ou puissance partagée, la capacité de savoir ou de faire (l’antonyme unvermögen dénote quant à lui l’incapacité). La potentialité active suggérée par le terme vermögen nous rappelle pourquoi l’œuvre maîtresse de Karl Marx s’intitule « apital » et non simplement « Argent ».

Dans son livre sur l’économie adressé à sa fille, l’ex-ministre des finances grec Yannis Varoufakis a une façon fort imagée de décrire le mécanisme d’émission monétaire et son rapport bien particulier au futur. Les banquiers, explique-t-il, sont les seules personnes qui, dans le monde actuel, sont autorisées à voyager dans le futur pour ramener des unités de valeur dans le présent. De même, dans ses Cartographies schizoanalytiques, Félix Guattari note comment

« es techniques de sémiotisation économique, par exemple par les moyens de monnaies de crédit, impliquent une virtualisation générale des capacités d’initiative humaine et un calcul prévisionnel portant sur les domaines d’innovation – sortes de traites tirées sur le futur – qui permettent d’élargir indéfiniment l’impérium des économies de marchés.» (je souligne)

Guattari décrit ainsi une pratique sémiotique bien particulière, une mise en signe programmatrice et comme plus vraie que nature de par ses capacités d’effectuation et de virtualisation. L’écriture cursive et récursive des marchés détermine une forme de valeur dont la matérialité consiste, étrangement, en une constante intégration du futur dans le présent. De là la teneur furieusement spéculative de nos économies, et la futurisation autoritaire des rapports sociaux qui s’ensuit, comme dirait l’amie Dalie.

Le futur exige d’être écrit, et non prédit, dit quelque part Élie Ayache, ex-trader et poète-philosophe du réalisme orienté-marché. Autre manière pour lui de dire que le marché est le medium par excellence de la contingence: au contact d’un futur dit radicalement incertain, il informe et détermine, il contingente et monétise des états de fait – il produit des formes-de-valeur qui intègrent en leur sein une série de calculs et d’approximations afin de limiter l’exposition au risque et maximiser les profits. Tout ce travail de coupe et de découpe sémiotique, d’anticipation collective et d’évaluation performative tendue sur la pointe d’un présent à la fois intuitif et algorithmique, tout cela finit par prendre la forme apparemment unifiée et intelligible, c’est-à-dire rendue lisible, d’une «économie».

Ce texte témoigne d’une tentative pour produire un savoir à l’épreuve de la finance, c’est-à dire: un espace où penser la question de la valeur et de ses formes sans se détourner de ses inévitables effets de contingentement, tout en essayant d’échapper à l’impératif catégorique de l’économie. L’impératif catégorique de l’économie, c’est bien sûr celui de la croissance et de la profitabilité: le règne de la mesure, de la lisibilité des index, de la commensurabilité statistique. Ces modes de formalisation et de catégorisation sont autant de modes d’organisation qui tendent à s’opposer aux puissances de l’habiter ici convoquées. Comment participer à l’élaboration de formes de vie qui sachent se soustraire aux incorporations valorisantes (et donc, dans une certaine mesure, immunisantes) tout en restant disponible à d’autres usages de la finance? Des formes d’être-ensemble qui ne cherchent pas seulement à être « ranquille d’avance» – résolues, comme dirait Gustave Guillaume le grammairien, à «quitter le futur catégorique» et à ne pas «clore le présent»…

2.

« Like a tropical storm,
I, too, may one day become ‘better organized’. »

« Comme une tempête tropicale,
Moi aussi, je deviendrai peut-être un jour « mieux organisée ».

Cette phrase n’est pas tirée d’un texte plus long. Ce n’est ni un extrait, ni une citation. C’est une histoire en elle-même, une petite machine littéraire tout ce qu’il y a de plus exhaustif et achevé – une mise en intrigue de plein droit. Elle est tirée des « Collected Stories of Lydia Davis », section « Varieties of Disturbance ». Je prefererais en honorer la brièveté en l’épargnant d’un commentaire qui risquerait d’entamer son autosuffisance poétique. Mais il me faudra tout de même en déplier quelques propriétés, génétiques, fabulatoires, pharmakoniques, et décrire un peu la situation dans laquelle elle s’est insérée. Le microrecit m’aura en effet servi d’amorce pedagogique, ou plus exactement, d’appat pour le sentir ou lure for feeling autour duquel s’est articule un séminaire que j’ai enseigne a l’automne 2019 et a l’hiver 2020 a la School of Disobedience (théâtre Volksbuhne, Berlin), un séminaire intitule « ryptoeconomie et changements climatiques : design spéculatif pour l’Aerocene ». Le séminaire visait a contribuer au changement de paradigme civilisationnel dans lequel nous sommes engages. Il s’agissait, pour faire court, de repenser la question de la valeur « à la fin de l’économie », suivant le beau titre d’un ouvrage de Brian Massumi, en explorant de nouvelles méthodologies pour écologiser nos imaginaires techno-sociaux, organisationnels et financiers. Le séminaire s’est déroulé en partenariat avec le projet Aerocene, une initiative de l’artiste Tomas Saraceno portée par une communauté d’artistes, de scientifiques et de chercheurs transdisciplinaires en tous genres intéressés a interroger l’Anthropocene par le biais du medium de l’air. L’idée est de générer une nouvelle aísthêsis atmosphérique, une autre manière d’éprouver notre etre-au-monde aérien – n’habitons-nous d’ailleurs pas au fond d’un océan d’air, comme l’avait déjà note en 1644 l’inventeur du baromètre a mercure, Evangelista Toricelli?

Avec une remarquable économie de moyens, la phrase-systeme de Lydia Davis parvient a établir une zone d’intelligibilité récursive, une ritournelle, un air qui lui est propre – un climat. Dérivé du grec ancien κλίμα, klima, qui signifie inclinaison, le terme était a l’origine d’usage géographique : position définie selon l’inclinaison du ciel ou des astres, ou encore « région terrestre considérée sous l’angle de la température qui y règne ». De la, il n’y a qu’un pas vers l’usage courant du mot climat pour décrire l’atmosphère affective, l’ambiance qui baigne un lieu (ex  un climat d’insécurité), ou comme le dit avec force sociologie Auguste Comte dans son cours de philosophie positive, « ’influence sociale des diverses causes locales continues ».

Cet élément d’organisation atmosphérique des forces offre un intéressant contrepoint a ce constant processus de contingentement et d’intégration formelle, a cette unification fonctionnelle du monde sous l’égide du Capital qu’on appelle « économie ». Car s’il s’agit bien d’écologiser la valeur, si l’idée est de contre-effectuer le système-monde de l’économie et de désœuvrer, voire d’exfolier les modes de capture et d’organisation qui lui sont propre, il me semble nécessaire de se donner des images de pensée qui permettent d’échapper a ce régime qui prend tout de l’extérieur, ce mode d’existence pour qui chaque abstraction se traduit par une procédure d’extraction. (Ce n’est d’ailleurs pas la moindre des ironies que ce qu’il y a d’irréductible a la logique économique soit désigne du nom d’externalité.)

Dans La vie des plantes  une métaphysique du mélange, Emmanuele Coccia déploie une ontologie qui s’accorde au souffle des vivants, une grande cosmologie du mélange qui fait la part belle a la notion de climat. « e climat, écrit-il, est le nom de la structure du mélange. » Il poursuit :

Un climat est l’être de l’unité cosmique. Dans tout climat la relation entre contenu et contenant est constamment réversible : ce qui est lieu devient contenu, ce qui est contenu devient lieu. Le milieu se fait sujet et le sujet milieu. Tout climat présuppose cette inversion topologique constante, cette oscillation qui défait les contours entre sujet et milieu, celle qui inverse les rôles.

On trouve chez Coccia de nombreuses ressources pour une conjuration générale de la forme valeur et ses procédures d’exclusion, d’enclosure et de formalisation, son goût du clair et distinct, son obsession du propre. Cette conjuration passe, entre autres choses, par une critique en règle de l’idéal épistémologique de spécialisation des savoirs, ou plus exactement, de la spécialisation comme expression corporatiste de l’organisation des savoirs. « Universitas est le terme technique pour nommer une corporation. (…) Et les limites cognitives d’une discipline sont celles de l’auto-conscience de la corporation : l’identite, la réalité, l’unité et l’autonomie épistémologiques de cette discipline ne sont que les effets secondaires de la distinction, de l’unité et du pouvoir du collegium des savants qui la maîtrisent. »

Ce type de considérations – défaire les contours institutionnels (du savoir), inverser les topologies, prendre les atmosphères par le milieu et en dériver de nouvelles cosmogonies –, nous sommes de plus en plus nombreux a en éprouver la nécessité. Emmanuele Coccia, tout comme les auteurs de The Undercommons ou encore ceux de l’essai filmique Deep Implicancy, nous aident à virtualiser les arrêtés de la valeur, a exposer la charge létale et des abstractions héritées de la métaphysique et les déterminations matérielles et exceptionnalisantes qui leur sont associées. Ces idées contrastent forcement avec les enabling constraints ou puissances constituantes à l’œuvre dans le domaine de la cryptoeconomie. Armée de ses blockchains et autres « technologies comptables distribuées » (Distributed Ledger Technologies), la cryptoeconomie vit de la promesse que nous pourrions faire de l’économie une question de design : que nous pourrions programmer autrement ses catégories maîtresses – en premier lieu le fonctionnement de ses accumulateurs de valeur – en court-circuitant au moins partiellement ses bases juridico-étatiques. C’est un mouvement ou libertariens et cypherpunks, rallies au cri de guerre « Code is Law », côtoient des jeunes gens généralement de bonne volonté qui auraient pris un peu trop a la lettre la possibilité, évoquée par un Thomas Piketty, de s’attaquer aux inégalités systémiques non pas en abolissant mais en instaurant de nouvelles formes de propriété, sociales, fractales, spéculatives certes mais aussi temporaires, et bien sur, « décentralisées ». Fire, walk with me : sur le fil Reddit de la Sorcery of the Spectacle, on trouve une description représentative du genre de réalisme abrasif qui mène a vouloir redéfinir, de l’intérieur même du système, les modes de capture du capital :

Capitalism only hangs on because it is the most secure way of securing value inside a container. So whatever comes « after » capitalism would simply be more of that: the only thing that can defeat capitalism is an even more secure way of securing value inside a container. i.e., even more capitalist. (je souligne)

Ce qui est en jeu ici, d’un point de vue crypto-financier, c’est le processus d’incorporation des formes-de-valeur en tant que telles, c’est-a-dire : la codification, légale ou numérique, par laquelle un actif économique est enclos, sécurisé, titrisé (securitized), monétisé, contingenté. Une économie établie sur une blockchain permettrait d’émettre des tokens ou jetons dans lesquels seraient programmes différents droits de gouvernance et de propriété, différentes règles préétablies de circulation et transmission – une nouvelle forme-de-valeur intégrée en réseau. Ces nouvelles formations techno-sociales ou incorporations juridiconumériques constituent ce que Economic Space Agency (ECSA) appelle, par exemple, « espace économique », espaces au sein desquels c’est l’organisation même de nos manières de « risquer et spéculer ensemble » qui devient le vecteur principal de valorisation.

3.
Dans le contexte expérimental, voire pharmacologique, d’un séminaire de cryptoéconomie critique, c’est cette mise sous tension entre les nécessaires clôtures opérationnelles de la forme valeur et les décloisonnements inspirés d’une approche orientée-climat qu’il s’agit d’envisager de plain-pied. Tout pharmakon est constitutivement ambigu : poison et remède, force entropique et neguentropique, son utilisation requiert dosage, ou pour parler le langage de la finance, un arbitrage et un recalibrage de tous les instants. Art du paradoxe contrôlé. Et c’est la ou le charme discret de la proposition littéraire de Lydia Davis fait montre de son efficace. Elle suggère, tant aux enthousiastes de la blockchain et des nouvelles organisations autonomes distribuées (DAO) qu’aux plus endurcis parmi ceux qui ont fait profession de foi critique, qu’il faudra bien, nous aussi, un jour, peut-être, « mieux nous organiser ».

« Comme une tempête tropicale » : l’image de la tempête tropicale, comme exemple ou plutôt paradigme d’une organisation a venir, séduit immédiatement. C’est tout l’Anthropocène qui semble s’y tenir en un seul et désirable élan, un mouvement sourd a la mesure de la puissance ravageuse de ces systèmes quasi-chaotiques et auto-organises que sont les ouragans. Mais les choses se compliquent des la ligne suivante : « Moi, aussi, je deviendrai peut-être un jour « mieux organisée» ». Le Moi, intime par une virgule, ostentatoirement réfléchi et différencie par l’adverbe de conséquence « aussi », considère éventualité d’une amélioration. Cette optimisation a venir, la possibilité de se voir « mieux organisée », est introduite par des guillemets qui ne manquent pas de laisser songeur, et de susciter après-coup interrogation. De quelle modification sont-ils porteurs, de quel élément mondain participent-ils? En d’autres mots : qu’est-ce qu’ils attestent et vérifient ?

Car ces guillemets signalent bien une connivence relative, un « entendu » : quelque chose qui, pour aussi obscur et indéterminé soit-il, est susceptible d’être découvert et référencé, découvert parce que référencé, et, pour cette raison même, « aussi » partage. Pour ma part, je ne peux m’empêcher de penser qu’il se glisse la au moins une part d’ironique mise a distance, voire de mise en garde vis-a-vis des « best practices » : bonnes manières de faire, de dire et de se comporter, habituellement en vue de se professionnaliser, lignes de conduite érigées en modèle, mystique managériale à laquelle s’abreuve l’armée des consultants. « Mieux organisée » : l’inquiétante étrangeté introduite par ces guillemets est à la mesure de la promesse de normalisation qui couve dans cette expression. Le « Moi, aussi » est désormais livré a une conformation optimisatrice potentielle, ce qui n’est peut- être pas une mauvaise chose en soi, mais de nos jours, vaut quand même mieux être sur ses gardes quand quelqu’un vous en fait la proposition. C’est souvent random comme on dit en bon québecois, pas tout a fait singulier et « sur mesure », plutôt prompt a vous rendre lean ou « agile », et a poursuivre en cela l’œuvre tout-terrain de la « bonne gouvernance » et son horizon de mise en équivalence généralisée. Stefano Harney montre bien combien la friche entre une vie et sa mise en forme organisatrice peut rapidement se transformer en occasion de consultance et de mise en lisibilité:

This immersion in the market is doubled in the figure of the consultant. The consultant is nothing more than a demonstration of access. He or she can show up in your workplace and open it up in ways you thought were protected, solid. His presence is proof that you are now newly accessible. No one needs to listen to a consultant. He is just a talking algorithm anyway. But he has made his point by showing up.

« Mieux organisée » : isole entre ce qu’en anglais on appelle joliment des scare quotes, le syntagme introduit un léger décalage interactionnel, une singularisation existentielle qui fait – fera – événement. L’estrangement incorpore dans l’idée d’une vie en voie d’être mise en forme, d’être in-formée, met en scène quelque chose comme une puissance contingente –(pouvoir) être ou ne pas être « mieux organise ». Prise sous cet angle, la petite phrase se révèle à la fois comme récursivité territorialisante et mise à l’aventure singularisée :

Ce qui s’affirme, lors de cette traversée des régions de l’être et des modes de sémiotisation, ce sont des traits de singularisation – sorte de coup de cachet existentiels – qui datent, événementialisent, « contingentent » les états de faits, leurs corrélats référentiels et les agencements d’énonciation qui leur correspondent. (Je souligne)

Les Cartographies schizoanalytiques de Felix Guattari sont fascinantes pour qui cherche a penser la forme valeur et les moyens de son exfoliation pharmacologique – avec ou sans blockchain. On ne peut en effet espérer écologiser ou désœuvrer la valeur sans se rendre plus sensible aux coups de cachet existentiels de la finance, a sa puissance de contingentement et d’activation futuriale, a ses processus de découverte de valeur (value discovery) et à la manière dont elle fait prise sur le « qui vient » des formes de vie. L’animisme machinique des Cartographies induit cette légère surcharge d’hypothèses, cette plus-value de possible constitutive d’un matérialisme de l’incorporel qui sache échapper aux attendus critiques et a la concrétude mal-placée (misplaced concreteness) des matérialismes plus conventionnels, souvent mal adaptes pour rendre compte de la part d’effervescence spéculative, de contagion libidinale et de récursions charismatiques inhérentes au fonctionnement du capitalisme financiarisé.
Comme une tempête tropicale… accepter la capture d’un devenir-climat et rester avec le trouble financier.

***

Wherever there is the sense of self-sufficient completion, there is the germ of vicious dogmatism. There is no entity which enjoys an isolated, self-sufficiency of existence. In other words, finitude is not self-supporting. (…) We cannot understand the flux which constitutes our human experience unless we realize that it is raised above the futility of infinitude by various successive types of modes of emphasis which generate the active energy of a finite assemblage. The superstitious awe of infinitude has been the bane of philosophy. The infinite has no properties. All value is the gift of finitude which is the necessary condition for activity.

 

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14.

14. Feux – Bernard Aspe

2. « Travail » : R, S, I

La thèse qui constitue l’arrière-fond de mon propos, construite à partir notamment des travaux de Jason Moore, est que la cause réelle de a consumation de la Terre est la mise au travail des êtres de nature pour le capital. Moore montre que le travail reconnu comme tel, et donc rémunéré, ne constitue qu’une faible part de ce qui fonctionne bien comme travail, c’est-à-dire comme ce qui prend place au sein des circuits de la valorisation. Ceux-ci ne fonctionnent pas seulement sur la base de l’exploitation du travail rémunéré, mais beaucoup plus largement sur l’appropriation d’un travail gratuit, qui peut être effectué par les humains (esclavage, travail domestique) mais aussi par les non-humains (animaux d’élevage, sols ou cours d’eau, forêts). La mise au travail, loin de s’être limitée aux seuls humains, a donc mobilisé l’ensemble des êtres de nature, et ce dès l’origine de l’économie-monde.

Or cette mobilisation est telle qu’elle ne permet pas, dans la plupart des cas, leur régénération, ou celle de leurs milieux de vie. La pollution, la destruction de la faune et de la flore, les phénomènes désastreux qui s’accélèrent, ne sont pas des accidents, mais des effets structurels du développement capitaliste en tant que tel, et de ce qui constitue son moteur, cette mise au travail généralisée dont il importe de maintenir les pans les plus étendus dans l’invisibilité.

Le travail est donc la clé de voûte monde du capital. Il est, sous forme de « valeur », ce qui opère la suture subjective à ce monde, pour ceux-là-mêmes qui, en toute logique objective, auraient tout intérêt à le combattre. De ce point de vue, disons du point de vue symbolique, le travail est valeur. Les militants de l’économie jouent sur la connotation morale de ce terme au moment même où ils font mine de le dégager de toute morale – les fondateurs du libéralisme sont censés avoir découvert une voie pour appréhender la valeur précisément sous un angle objectif. La valeur-travail, c’est, indissociablement, la garantie pour la science économique de tenir un discours de vérité, et l’assurance, pour les gouvernants, que les gouvernés se battront pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur liberté. Fonctions symbolique et imaginaire.

Mais le travail est aussi, du côté du réel, le seul vrai moteur de l’histoire du développement. Marx a mis en évidence la fonction du travail vivantnon seulement dans l’analyse de l’économie capitaliste, mais aussi dans la lecture politique que l’on peut en faire. Le principal défaut de son analyse est d’en avoir trop restreint le concept. Le travail vivant, ce sont les activités humaines et non-humaines mobilisées pour le capital. Les êtres qui soutiennent ces activités sont consommés dans le procès de production. Cette consommation/consumation doit être prise de façon littérale. Elle constitue le foyer de la critique du capitalisme aujourd’hui.

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13.

13. Rites, politiques et médiations de l’architecture – Susana Velasco

Dans la dernière décennie on a vu comme les outils propres de l’architecture ont pris le cœur des multiples formes de lutte. Une large série de mouvements – protestation contre la loi Loppsi 2 en France, les “mouvements des places” allumées par les printemps arabes, les ZAD, etc. – ont fait émerger la figure du campement et la question d’habiter-construir comme façon de tisser des liens collectifs. Ces expériences montrent comme l’architecture peut être une pratique de médiation entre les corporalités et le territoire dans lequel elles s’inscrivent. Parmi tout ce qui existe, l’architecture occupe un espace sensible, une zone intermédiaire traversée par toutes sortes de flux et de significations, c’est une matière qui peut rendre visible et opérationnelle l’interdépendance profonde de tout ce qui nous entoure. Cet atelier montrera une série d’expériences autour de l’action rituelle-constructive – comme les cas de l’hermitage du Saint Isidro en Espagne –, et ouvrira un temps de discussion pour penser en commun ce parcours qui, depuis l’année 2011, a fait émerger, plus visiblement, des puissances du geste constructif.

L’expérience de l’hermitage peut se voir un peu dans mon site: https://susanavelasco.weebly.com/caacutemara-ermita-del-santo-isidro–2009.html

Et dans le premier chapitre du livre A partir de fragmentos dispersos, Susana Velasco: https://musac.es/#publicaciones/publicacion/a-partir-fragmentos-dispersos

Le domaine de la médiation architecturale a été abordé à de nombreuses reprises sous ses aspects culturel, affectif et relationnel, mais moins par une approche matérielle et structurelle. Dans l’action de construire, l’architecture est informée, d’une part, par les corps qui la construisent et l’habitent, et, d’autre part, par le territoire sur lequel elle est inscrite. De ce point de vue, le lieu propre de l’architecture est une «zone intermédiaire» à travers laquelle toutes sortes de flux et de significations passent. Cette position donne à la discipline architecturale la possibilité de rendre visible et opérationnelle l’interdépendance profonde de tout ce qui nous entoure et nous conforme.

Tout au long de l’histoire, la recherche d’un sens commun entre corps et architecture a été une préoccupation constante. L’une des voies empruntées depuis l’antiquité était de faire correspondre l’agencement des bâtiments aux parties et aux proportions d’un corps humain idéalisé. L’autre voie, moins fréquentée mais aussi ancienne que la précédente, a cherché le lien entre le corps et l’architecture dans l’action rituelle. Là, le travail de ceux qui construisent consiste à entrevoir les lignes de force de l’environnement pour les composer avec le « faire » du corps; c’est par le geste constructif, et non dans une figure fixe, que se déroulent les mécanismes de médiation qui façonnent cette autre architecture.

La médiation, en tant que principe architectural, peut être abordée à partir des corporalités et des gestes qui la peuplent, en relation avec le territoire et le paysage dans lequel ils s’inscrivent. Le réseau dense de relations qui existe entre ces éléments devient plus évident dans les pratiques et les emplacements frontaliers. C’est le cas des cabanes palombières du sud-ouest de la France, le cas du front habité de la Guerre Civile Espagnole et le cas du pli spatial du phénomène camera obscura: trois formes d’architectures liminales qui se produisent dans des espaces et des temps d’exception. En tant qu’observatoires, ces architectures ne sont pas qu’un cadre dans le paysage, mais elles œuvrent en lui; ses topologies —par les trous et les perforations— mettent en contact l’intériorité et l’extériorité, l’humain et le non-humain, l’individuel et le collectif.

Cabanes, tranchées et caméras sont les “types” d’une architecture “mineure”, à la fois par leur taille, par les outils qui les façonnent; par le plan d’égalité établi avec leur contexte. C’est précisément ce pouvoir du “mineur” à partir duquel les corps, l’architecture et le territoire se correlationnent et coproduisent; et le point de départ pour comprendre les différentes façons de faire de l’architecture aujourd’hui, ou d’ouvrir le spectre de celles qui peuvent être pratiquées.

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16.

 

16. Baroud : Reterrestration et stratégie politique – Jean-François Gava
Pour la constitution politique européenne du mouvement des mouvements : préambule à la matrice programmatique du parti anti-systémique

Le vieil encasernement machiniste (dit plus couramment industriel), désormais sans rivage et qui a nom civilisation moderne, achève sous nos yeux, avec son vaste archipel carcéral, la fantastique parabole de son biocide en préparant l’extinction ou du moins la dépopulation drastique de notre propre espèce – espèce à la disparition de laquelle, d’ailleurs, toutes celles qui subsistent encore en dehors d’elle ont un intérêt vital. Tenter un ultime geste politique dans ce contexte relève sans doute du baroud d’honneur, s’agissant d’une politique de l’impossible, mais n’en est pas moins un devoir sensible, une question d’honneur, c’est-à-dire de joie et de puissance. C’est pourquoi nous proposons de fonder comme par jeu une organisation politique – continentale, européenne, pour commencer – d’un genre nouveau (nous préciserons ci-dessous), qui prenne le parti des sans-parti, qui défende les intérêts de toutes celles et ceux qui à ce monde, ou plus exactement à ce chaos organisé (sic) – ce non-monde, ou cet im-monde, dit même le philosophe français F. Fischbach – n’ont pas ou plus le moindre intérêt. Autant dire que la guerre du vivant contre la thanatocratie moderne – le pouvoir non seulement du mort, de l’institué, mais de la mort elle-même – commencerait à peine si l’idée de notre organisation rencontrait quelque succès – ou plutôt davantage de succès, car non seulement il n’est pas exclu qu’elle en rencontre, tout ‘impossibles’ que nous caractérisions ses objectifs, mais elle en rencontre déjà, simple prolongement qu’elle est d’innombrables mais ô combien timides initiatives existantes, qui sont autant de tentatives velléitaires regroupées sous le titre fameux de la convergence des luttes : c’est ce velléitarisme persistant qu’il s’agit ici de contrer ; la présente proposition ne procède en effet que de la résolution de donner corps à pareille convergence.

Tout ce qui a passé pour guerre des classes au sein du mouvement ouvrier officiel n’a été au mieux que gué-guerre des places où partenaires sociaux ont joué des coudes à qui mieux mieux pour se tailler la part du lion ou la portion congrue de ce festin marchand où continuent d’accourir aujourd’hui les gueux du ‘monde’ périphérique. Du côté de la classe laborieuse, le ton a pu s’enjoliver de phraséologie révolutionnaire, mais les moments véritablement révolutionnaires de cette histoire furent aussi récurrents que brefs et évanescents. Seule leur trace demeure et perdure. Il s’agirait de reprendre le fil de cette exaspération contre la dislocation moderne de tout monde pour en faire éclater la gangue linguistique des petits arrangements (emplois-salaires-conditions de travail). Loin de nous l’idée que toutes les revendications réformistes furent des revendications révolutionnaires qui s’ignoraient, et qu’elles se sont entêtées à parler le langage attendu par inertie, paresse et lâcheté. Pour que pareille tension existe, il fallait qu’une idée du tout autre en politique double secrètement la prose syndicale et politique autorisée ; or ce fut loin d’être le cas en permanence et en tout lieu de lutte sociale. La mentalité de petit-seigneur que la social-démocratie assise a ancré dès la fin du XIXe siècle dans le cerveau de la classe laborieuse n’a pas été délogée par les atrocités du colonialisme ou des guerres mondiales, c’est dire si elle tardera à vaciller, si tant est qu’elle le fasse. Pourtant c’est bien sur un tel vacillement que nous tablons ici. Qu’il relève de la gageure, nous en convenons facilement. Il ne s’agit pas pour autant d’un vacillement général, mais d’un vacillement suffisant pour gagner assez de suffrages nécessaires à la fondation d’une nouvelle légitimation politique, une hégémonie faible, c’est-à-dire suffisante : large, mais non générale. La prolétarisation des couches moyennes du salariat ou du travail indépendant au centre de la Triade, sans parler de la paupérisation absolue des couches déjà les plus subordonnées du prolétariat, ravive la tension entre le su et le fait, et déplace le centre de gravité du ce qui est pu, de la puissance d’agir, depuis la routine au fond incontestée vers la haute mer des transformations profondes. Du savoir vital remonte à la surface chez ces instruits ‘vite fait’ au sein d’établissements scolaires et universitaires qui n’en demandaient pas tant.

Par impossible, nous entendons que ces objectifs se concevront d’emblée comme irrecevables dans l’enceinte des institutions politiques existantes vouées à perpétuer et satisfaire bon an mal an les intérêts constitués. Il n’en demeure pas moins qu’à nos fins tous les moyens sont bons qui ne se retournent pas contre ces fins elles-mêmes ; l’investissement paradoxal mais régulier des institutions en question en fera donc partie. Il sera d’ailleurs notre contribution propre au mouvement anti-systémique aujourd’hui exclusivement alternativiste. Cette perspective à laquelle nous décidons de cesser de renoncer, celle donc de l’antagonisme politique et qui plus est d’un antagonisme qui poussera l’extravagance jusqu’à recourir résolument aux voies régulières d’accès aux enceintes politiques existantes, nous la proposons donc à nouveau aujourd’hui au mouvement en question. Les enceintes politiques officielles ne reçoivent d’ordinaire que des propositions de gestion du parc capitaliste existant ; c’est bien là le sens usuel du mot politique. Nous y porterons quant à nous si les circonstances le décident des propositions de transformation sociale.

L’avant-garde de ce mouvement (pré-)communaliste (car c’est de cela qu’il s’agit), avant-garde paradoxale puisqu’elle s’ignore (comme, soit dit en passant, la classe ouvrière jadis dans le mythe marxiste, qui n’avait rien d’ouvrier et tout de prolétaire – la classe ouvrière véritablement révolutionnaire parce que véritablement anti-capitaliste fut pré-capitaliste, comme entre autres les canuts lyonnais qui brisaient les machines pour empêcher le développement du machinisme moderne et non pas pour l’accomplir – ou est aujourd’hui post-capitaliste quand elle se constitue dans le reflux d’éléments de classes moyennes salariées/libérales en direction du travail indépendant/autonome de type ouvrier et plus ou moins associé), cette avant-garde est, admettons-le sans détour, le ZADisme (de ‘Zone à Défendre’) et plus particulièrement le ZADisme implanté ; entendons par là le mouvement néo-rural dont les formes d’existence préfigurent presque intégralement un mode de production nouveau ou à tout le moins régénéré. L’on voit qu’en toute rigueur c’est de TAZisme qu’il faudrait parler de manière plus générale (de temporary autonomous zone selon l’expression de Hakim Bey) et, pour être tout à fait précis, de AZisme, puisqu’il n’y a pas de raison de souhaiter le caractère temporaire de l’implantation commune en question. Toutes les zones autonomes ne sont pas conquises ou occupées en réaction à un plan pharaonico-capitaliste quelconque. Le communisme ne vit pas calé sur le programme de l’adversaire, fût-ce pour le contrecarrer. Un communisme pareil est un communisme à la papa qui ne vit que par procuration, par ce qu’il prétend abattre et n’abat donc point, jamais. Le communisme est premier de très loin dans l’histoire humaine, et de très loin premier par rapport à toutes la prétendue Tradition évolo-guénonesque qui pourrait tenter le gogo juvénile. L’Ur-hiérarchie est un fait tout récent par rapport au communisme bien paléolithique. Même l’holocène n’est pas si homogène et stratifié qu’on le croit : le site Göbelki Tepe arbore vers les Xe et IXe millénaires un art monumental qui suppose des techniques supportant parmi d’autres réalisations une culture matérielle typique du néolithique, sans pour autant présenter de traces d’agriculture ni d’élevage.

Mais revenons au présent capitalocène (et non pas anthropocène) et ajoutons sans attendre que cet AZisme en zone rurale est le cousin germain du nouveau travailleur ouvrier indépendant et urbain, lui aussi d’origine middle class éduquée. Le parti inouï que ces éléments mouvementistes ont pu tirer de leurs études supérieures est certes l’effet du dysfonctionnement heureux d’institutions éducatives dont seuls des critiques austères et superficiels, peu conscients de leur propre parcours, peuvent encore aujourd’hui s’imaginer que leur fonction de dressage s’accomplit sans coup férir. Ces ratés heureux incombent autant au capital symbolique excédentaire et donc dysfonctionnel des éducateurs qu’à celui, tout autant hérité, des éducables éduqués.

Il peut sembler curieux d’assigner un tel rôle au secteur du mouvement le plus explicitement étranger à la politique, entendons : indifférent à la composante oppositionnelle manquante du mouvement anti-systémique, mais il en fut ainsi également dans la mouvement ouvrier classique, dont la social-démocratie comprit rapidement les aspirations profondément étrangères à la révolution anti-moderniste et profondément intégrationnistes, à ceci près qu’aujourd’hui, les révolutionnaires ignorant qu’ils en sont en sont vraiment, si tant est qu’il y ait sens à identifier les révolutionnaires en dehors des révolutions : les révolutions ne sont-elles pas les révélateurs de révolutionnaires qui s’ignorent et de conservateurs (lisons désormais : modernistes, progressistes etc.) qui se croyaient révolutionnaires ?

Force est en effet de constater, ou plutôt : force nous est de soutenir que les éléments les plus expressément politiques de la nébuleuse anti-systémique, y compris les ZADistes non implantés, d’intervention ponctuelle ou d’action directe, qu’ils appartiennent ou non au tissu associatif homologué/subsidié, se cantonnent – chose qu’on ne saurait bien sûr leur reprocher – à des luttes partielles dont l’ambition affichée est de gripper la machine, de conquérir des soupapes de liberté commune, des aires d’activité communale autonome, etc., jamais de renverser globalement l’état de choses existant, objectif qui est le propre d’une politique ‘impossible’ de transformation sociale et que nous nous proposons ici de restaurer.

Passons sur la distinction peu phénoménale qu’il y a lieu de faire parmi les militants professionnels ‘complets indemnisés’ entre ceux qui rusent avec leurs pouvoirs subsidiants en faisant fond sur une culture plus ou moins radicalement révolutionnaire (nous visons ici, par ‘moins’, les marxistes ‘tradis’ qui aiment le machinisme et admirent donc le capitalisme) et ceux qui, très jeunes encore vraisemblablement, s’imaginent contribuer à la correction d’un ‘monde’ que leur éducation sommaire leur a réputé fondamentalement rationnel, progressiste, démocratique, émancipé etc. (Laclau et Mouffe, soit dit en passant, n’ont jamais dépassé ce stade, sauf plus ample informé).

La caractéristique commune à ces deux types de militants politiques professionnels est de se borner à entrer en pourparlers avec les capitalistes et leur État en dehors de toute perspective stratégique (quoi qu’en pensent les marxistes prétendument rusés – leur stratégie existe mais reste résolument moderniste et donc conservatrice à nos yeux, conservatrices du pire, donc, conservatrice de tout sauf de ce qu’il y a à conserver, conservateur de ce qui détruit ce qu’il y a conserver et qu’il faut par conséquent détruire pour conserver ce qu’il y a à conserver), c’est-à-dire qu’ils entretiennent avec ces derniers des rapports d’hostilité bornée par une mystification qui gît dans l’idée d’un sens commun constituant le cadre à l’intérieur duquel les conflits, comme ceux du couple par ailleurs uni, par exemple, peuvent se résoudre (« vous avez été comme nous aujourd’hui une classe progressiste mais êtes voués à disparaître sous peu et nous sommes confiants dans ce que votre répugnance à l’admettre est reconductible à la Raison historique » etc. etc.).

Encore une fois, le lecteur superficiel s’étonnera de ce que nous insistions pour placer le centre de gravité du mouvement politique de transition civilisationnelle dans une composante du mouvement censément ou potentiellement ou parfois réellement anti-systémique dans une dérisoire portion repliée (par rapport à la conurbation globale croissante) qui au surplus affiche une souveraine indifférence à la politique, entendons à l’objectif de neutralisation de la méga-machine mondiale du capitalisme via l’investissement de ses organes politiques – soit par défaitisme, soit par incrédulité (qui n’est que l’envers d’une crédulité selon laquelle les fermes pays/artisanes autonomes seront capables de survivre aux coups de boutoir de la catastrophe naturelle en cours).

Mais, au risque de nous répéter, si l’avant-garde toute fantasmée de la révolution socialiste/communiste a consisté, pour les chefs du mouvement ouvrier qui en étaient à leur tour l’avant-garde putative, dans les ‘vastes masses’ de la classe laborieuse (certes pas tout entières), force nous est de constater que ce rôle de pure fiction lui a été assigné par cet auteur ultra-minoritaire qu’a été l’avant-garde de cette ‘avant-garde’ rêvée, à savoir encore une fois l’avant-garde auto-proclamée de ces chefs isolés, commandant un mouvement à peu près entièrement étranger en réalité à la grandiose mission historique dont il était investi de l’extérieur. Les plus mordants des lecteurs, en revanche, n’omettront pas de prétendre que nous nous trouvons exactement dans la même position que ces chefs malheureux naguère. Au contraire, nous soutenons que les néo-ruraux sont à leur insu (le plus souvent il est vrai mais pas toujours) la révolution à ciel ouvert, parce qu’ils incarnent actuellement et non seulement potentiellement un mode de production incompatible, si pareille actualisation devait insister et se généraliser, avec le règne de la marchandise. C’est à pareille généralisation que le présent projet politique prétend oeuvrer.

L’on s’étonnera encore peut-être de ce que l’avant-garde d’un mouvement politique soit définie avant tout par sa capacité à transformer (c’est-à-dire à détruire pour y substituer un autre) le mode de production. Mais encore une fois, le mouvement ouvrier, censé instaurer un nouveau mode de production, n’en a pas moins été de part en part politique. Il ne s’agit pas ici de relancer une politique de transformation sociale pour ne changer que la façon de gérer un mode de production inchangé, sans quoi il n’y aurait nulle transformation sociale et le sens de la politique ici envisagée ne différerait en rien de la politique entendue comme gestion du parc existant, cheptel (étymologie de ‘capital’!) compris (humain ou non) – bref, comme administration de syndic d’immeuble ou encore, comme on disait dans l’ancien temps de Hegel, Rancière l’a relevé, comme police.

Le propos de notre présente initiative est de faire sortir de sa relative fragmentation actuelle l’archipel de l’AZisme et de la militance partielle sous toutes ses formes en cimentant cette coalescence intersticielle, déjà existante sous la forme d’une mutuelle politique informelle des luttes partielles (cette fameuse convergence des luttes trouvable/introuvable). Ce ciment ne serait rien d’autre que l’institution formelle d’un moment stratégique vertical, instrumental et temporaire, destiné à la transition puis à l’extinction, qu’il s’agirait d’activer le moment voulu, c’est-à-dire au moment dont l’opportunité serait définie par la conquête d’un seuil d’hégémonie (si l’on peut dire, car il n’y aura plus d’hégémonie, plus le temps de la constituer) ou plutôt de ralliement jugé suffisant.

Ce moment serait politique au sens antagoniste du mot : le moment proprement oppositif du mouvement anti-systémique, qui serait comme la cuirasse de ce dernier, ne se contenterait plus d’adresser à l’État, depuis l’extérieur des enceintes officiellement assignées au débat politique, des problèmes qui seraient dits politiques du seul fait que l’État-interlocuteur en serait protagoniste. Il investirait cet État de manière régulière (pas question de forêts colombiennes) pour le neutraliser depuis la cabine de pilotage même et le transformer, en même temps que la société-capital dont il est l’existence de l’unité conflictuelle, en puissance publique. Celle-ci manierait le monopole de la contrainte confisqué afin de desserrer l’étau dont l’État capitaliste en voie de démantèlement se servait pour broyer toute initiative productive résolument anti-salariale, orientée par l’autonomie commune dans la maîtrise de l’outil et la petite échelle des circuits de biens et services. Cette force politique destitutrice de politiques d’État de moins en moins légitimes serait capable d’administrer, en même temps que celui des États, le démantèlement progressif et sélectif du pharaonisme industriel dans une transition aux politiques communalistes restituées à une efflorescence jusque-là bridée.

Une telle organisation politique au service de la révolution ‘écouméniste’ (révolution de l’habiter) – il s’agit de piloter l’atterrissage, la ‘reterrestration’ de l’espèce humaine et des ses espèces domestiquées et élevées le plus souvent hors sol elles aussi -, assurément d’un genre nouveau, sera une organisation d’impermanents implantés partout, y compris en métropole. Mais son orientation inverse la prépondérance moderne de l’urbain sur le rural, qui devient locomotive. Elle aura donc pour objet de parcourir à rebours le sentier très peu lumineux de l’industrialisation, en front d’un mouvement qui, jusque-là sans enveloppe politique, affrontait l’État pour ainsi dire de dos. En réalité, à la guerre jamais déclarée du capital ordinaire répond une guérilla tout aussi discrète menée délibérément à front renversé mais dont le dos s’ouvrirait enfin d’un œil qui ne se ferme jamais, l’organisation en question, et dont la permanence ne tient qu’à celle de l’adhésion de ses membres à la présente charte, augmentée d’un programme générique que nous proposerons aux déclinaisons nationales et de façon générale à l’amendement par des cercles de plus en plus larges qui sauront l’étoffer et affiner de leurs innombrables et indispensables contre-expertises. Ce programme s’axera autour des trois piliers de la re-ruralisation de l’habitat comme de la production, de la requalification ouvrière de la force de travail (au sens du ré-outillage de cette dernière au détriment de l’esclavage prolétarien vis-à-vis de la machine) et de la dénatalité. Sera donc membre quiconque adhérera – à la charte et au programme. Ni sélection ni comité ni permanents ni secrétariat, mais mutuelle des luttes. En même temps qu’elle est l’organe politique du mouvement, sa capacité à investir les États au moment voulu, cette mutuelle ‘vertueuse’ veut rompre, pour les luttes partielles, la ‘fortune’, c’est-à-dire l’aléatoire de leur convergence, et cimenter leur solidarité en proclamant pour tout adhérent de la présente plateforme l’engagement de principe à courir à la rescousse chaque fois que le drapeau de la charte et du programme en sera levé. Une sorte de IWW du XXIe siècle.

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11.

11. Les questions et attitudes préalables au chantier – Adèle Côte

L’attitude critique vis a vis d’un système est toujours aisé, il donne à celui qui questionne le sentiment d’avoir compris quelque chose de fondamental et de pouvoir facilement se hisser au dessus pour voir plus loin que les autres. Mais hélas la critique n’offre pas d’épaules sur lesquelles grimper et si elle ne permet ni de voir au delà d’un état ni au plus profond de nos désirs, c’est que son sens réside dans l’expression d’un mal être et sa tentative de le mettre à l’extérieur de soi. Ce n’est pas moi qui vais mal c’est tel système qui me fait souffrir, c’est telle idée qui est dérangeante, c’est telle réforme qui est insupportable, il faut que cela change. L’auto critique qui retournerait contre soit une telle attitude est d’une violence inouïe car elle juge, condamne et exige. Le terme vient du grec kritikos dériver du verbe krinein, juger. L’idée que l’attitude critique serait constructive vient du fait qu’elle permet refuser radicalement quelque chose et qu’en cela elle protégerait l’individu des intrusions et irruptions délétères.

Mais cela n’est vrai que lorsque la personne a su préserver intacte une sensorialité vigilante ou bien acquis une autonomie qui la rend capable de discerner et d’assumer ses choix.
Dans tous les autres cas le jugement est une condamnation qui n’interroge pas celui qui le prononce et arrête toute tentative de comprendre plus avant. La critique est une défense immunitaire qui peut virer à l’inflammation à l’allergie ou à l’auto-intoxication..Prudence donc.

Elle est bien sûr nécessaire mais jamais suffisante. Le concept d’analyse critique pourrait en soit être une alternative heureuse, alliant interrogations, recherches et refus justifiés, mais il apparaît comme un oxymore car l’analyse est précisément une suspension du jugement : on analyse et ensuite on critique, ou bien l’on critique et ensuite on revient sur son jugement pour comprendre mieux mais les deux ne procèdent ni de la même démarche ni de la même temporalité.

La critique crie, dénonce parfois argumente mais elle ne soigne ni ne répare car sa fonction est de dévoiler, en aucun cas d’envisager.

Ainsi la critique n’est qu’une étape qui tient la créativité dans les starting block de la promesse et si le chantier d’un modèle véritablement autre ne se met pas en œuvre, alors la créativité virera à l’amertume, à l’impuissance et à la désillusion en accusant la promesse de trahison.

Nombre de penseurs et de théoriciens se sont trouvés tétanisés devant ce vide terriblement angoissant que représente l’anéantissement d’un modèle. Comment faire machine arrière lorsque l’on a critiqué et compris que nous ne pouvions plus vivre ainsi mais comment avancer désormais vers un système encore incréé.
La critique est souvent une prise de conscience qui s’accompagne d’une peur : celle du no mans land. La route semble barrée à tout projet de vie heureuse. L’insouciance n’est plus possible et dans ce corps à corps avec le vide, l’énergie de vie ne trouve d’échappatoire que dans la violence, la déchéance ou le cynisme. L’arrachement à cet état est sans doute un des passages les plus difficile qu’on à traverser les consciences qui aspire à une vie cohérente. L’épais brouillard demande un autre regard, non plus une plongée focale dans le problème mais la vision d’un autre territoire. Cela seul convoquera les forces du désespoir et les transformera en puissance d’être.
Qu’on ne s’y trompe pas la liberté de critiquer est un droit peu menaçant pour le système en place et sa force de subversion est faible si elle ne se double pas d’actes. Ceux qui possèdent le pouvoir le savent par expérience : Plus on critique et moins l’on agit et pour la cause que je viens de décrire. Comme Spinoza ne cesse de l’écrire « le tyran se nourrit de la tristesse de ses sujets »et la tristesse est ne diminution de la puissance d’être et d’agir ».

L’attitude critique s’embourbe dans un mécontentement qui s’envisage comme l’avenir de lui même et s’intéresse plus à lyncher des coupables qu’à fondre sur les parois du rêve.

Pour passer à l’étape suivante d’un véritable affranchissement, ni l’individu ni le groupe ne pourra s’exonérer du « métier de vivre » qui consiste à penser puis mettre en œuvre un mode ou chacun pourra fabriquer sa place. Qu’il soit inédit ou fondamentalement revisité, ce modèle (ou processus) intégrera un apprentissage fécond et libérateur du désaccord afin que la critique ne puisse venir fortifier les forces de résistance au mouvement. Il s’agira de passer de l’attitude critique en tant que pratique stérile de destruction d’un objet à une utilisation dynamique de la remise en question qui s’assumera comme préalable inévitable à toute forme de créativité. Il sera aussi essentiel de ne pas anéantir les modèles passés dans le dénigrement et de reconnaître qu’ils sont la condition de possibilités d’existence des nôtres. Si nous ne pouvons dire que nous sommes intégralement le fruit des générations précédentes (puisque nous sommes nos choix de vie), nous pouvons en revanche affirmer qu’elles représentent notre condition d’être au monde. Le regretter ou le dénigrer serait faire non seulement faire injure à notre puissance d’engendrement et d’inventivité, mais ferait aussi peser sur les générations futures la même malédiction. Nous serions jugés à l’aune de nos erreurs au lieu d’être remercié pour les nouvelles vies dont nous sommes le terreau.
Aussi un monde soutenable commence t’il par nouer le plus harmonieusement possible les chaînons d’une l’humanité qui se déploie comme parcours à la fois globale et individuel. Nous l’avons vu celui manie aveuglément la critique risque le sabotage de sa propre vitalité alors que l’attitude adéquate appelle à l’engagement et à l’agir responsable.

Ainsi le modèle sociétale soutenable ne peut se maintenir que dans la force vive d’un mouvement ce qui peut sembler paradoxale puisqu’on nous a appris que la stabilité est le socle de la sécurité collective, mais nous y reviendrons plus tard en parlant de l’institution et de l’état.

Qui critique doit donc OSER pour rendre compte de son audace vis à vis de sa propre ambition.

Mais la peur de l’angoisse suffit-elle pour expliquer le manque d’énergie qui consiste à creuser pour déraciner les vieux modèles ? Pourquoi est il si difficile de s’en prendre aux archétypes ? Il me semble que nous reculons devant la légitimité : qui suis je en effet pour non seulement prétendre remettre en question la démocratie, un système, de plus de 2500 ans mais en plus OSER en proposer un autre.

Quelle est ma légitimité ? Qui m’autorise ? De quel droit puis je me considérer comme au dessus des autres pour penser un système qui les engloberait ? A quelle hauteur ai je la prétention de me trouver pour prétendre embrasser une société et y substituer une autre forme ? Quels sont mes titres, quel est mon statut, quels sont mes diplômes, quel est mon parcours ?

C’est précisément dans toutes ces interrogations que se terre « l’épreuve du feu ». Celui qui tente de répondre se retrouve piégé la sidération, Ici l’inconcevable et l’impensé tétanise, on recule devant la force de dépassement qu’il faut déployer  Oser dépasser la loi, avoir le courage de relever la tête et de la regarder en face, la confronter à sa légitimité, sentir qu’elle est au service du cœur et de l’accomplissement du sujet libre, sentir que ce sujet c’est moi.
Oser affirmer « j’existe et j’interroge le monde » sans éprouver la moindre honte, voilà bien le plus grand des courages. Il faut pouvoir ne pas ciller lorsque l’on vous oppose « mais tu es qui toi pour te permettre de ou t’autoriser à .. ? ». Avoir l’humour de répondre « C’est bien en tant qu’auteur de moi même que je m’autorise ( la racine latin est bien commune au deux mots) Assumer d’être un autodidacte de soi même, prétendre au prytanée et au banquet des dieux, relève de la pure prétention voire de la provocation au yeux des autres (du moins le croyons nous), quel culot ! Et pourtant… c’est bien à cela qu’il faut aspirer pour soi même et par soi même
– en exerçant chaque jour sa puissance à affermir ses capacités sans jamais peser sur autrui.
– En apprenant à s’observer sans se juger c’est à dire à remplacer tous les juges intérieurs qui nous limitent par le désir d’une puissante et heureuse liberté humaine.
Ce n’est ni simple ni gagner mais le préalable est sans aucun doute indispensable à tout projet collectif dont chacun est le moteur.

La première pierre d’un chantier créatif consistera tout d’abord en une posture attentive puis dynamique. Ainsi l’attitude constructive est, comme son nom l’indique, la pierre angulaire d’un édifice sinon édifiant du moins réalisé dans la joie ce qui aujourd’hui représente un défi en soi car la joie et le bonheur sont des horizons qui ont depuis longtemps disparut de la perspective des possibles.

La révolution globale : énergie et mouvement

Aucune révolution extérieure ne sera jamais assez forte pour propulser l’individu seul en face de l’idée de lui même au delà de l’angoisse de sortir du moule social qui le forme, le défini et le sécurise.
Dépasser l’idée que le sujet est pensé par le monde, s’offrir le luxe de sentir que c’est bien lui qui pense et conçoit le monde, assumer cela jusqu’à désirer contribuer à modeler le monde des tous en y mêlant le sien, voilà ce qui relève de la révolution intérieure et intime.
En cela le mouvement (aussi inclusif soit il) d’une révolution sociale peut-il casser quelques «a priori» mais jamais révéler à la personne le chemin qu’elle seule choisira d’empreinte ni le risque qu’elle prendra à être l’auteur d’elle même.

La révolution globale doit donc s’attacher à instruire et émanciper la personne afin qu’elle décide se modifier son être au monde et son habitus.

Au delà de l’angoisse de la révélation, de la sensation d’impuissance suivit de celle d’une responsabilité trop lourde, il y a le travail de l’émancipation et cette joie créative, cette puissance d’être et d’agir qui fonde la pensée des philosophes de Spinoza à Misrahi.

Sans ce travail intime de la liberté vécu comme bouleversement intérieur, la révolution sociale n’apprendra pas à l’individu à s’orienter dans le dédale des possibles.

Une révolution véritable est un mouvement incessant de l’être et de son environnement, elle assume l’impermanence de toute chose et ne saurait se reconnaître en aucune institution. Cette révolution sera donc à préserver comme source d’énergie et de questionnement toujours disponible face à ce qui s’institue comme cadre (même issu d’une utopie).

La révolution bouleverse, elle emporte, elle charrie mais sans la force de chacun devant cette épreuve sans cesse renouvelée, aucun modèle politique ne saurait échapper à l’institutionnalisation et à son intrinsèque rigidité. Nous manierons donc la critique comme un chirurgien découpe prudemment les chairs pour mesurer l’ampleur du champ opératoire.

Car il ne suffit pas de passer soi même le gué du renouveau, il faudra que chacune des générations suivantes passe la même épreuve car quiconque s’installe dans le modèle de ses prédécesseurs sans le questionner, se pose lui même autour du coup le joug de la servitude.

Le nouveau système ne sera donc pas durable par nature mais supposera constamment ré-adhésion, ajustement, adaptation voire désintégration. En deux mots, un principe sociétal vivant doit assumer sa constante mutation et traverser la pénible épreuve de l’idée de sa mort.

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4.

 

4. Face à l’artificialisation des terres – Pierre Couturier

Cette proposition porte sur l’offensive menée en France et ailleurs en Europe, par l’ordre capitaliste en direction des campagnes les plus éloignées des grandes villes. L’offensive est conduite selon une stratégie désormais éprouvée. Une rhétorique technocratique péjorative (désert, isolement, vieillissement, déclin, handicap, fragilité, …) annonce la multiplication des « diagnostics de territoire » accompagnés des remèdes des diafoirus de l’aménagement-développement qui garantissent la santé (économique), la réduction des « fractures » sociales et numériques, le dynamisme, l’attractivité… L’ordre marchand étend ainsi son emprise aux interstices jusqu’alors relativement épargnés par les logiques extractivistes. L’artificialisation des terres en est une des manifestations, parfois spectaculaire, souvent insidieuse.

Depuis les années 1960 l’artificialisation des sols ne cesse de s’accélérer, en particulier en France. Industries extractives, complexes industriels, zones d’activités, centres logistiques, infrastructures routières, zones commerciales, parcs de loisir, prisons, marée pavillonnaire, … : tous les sept ans, en France, l’équivalent de la superficie d’un département disparaît sous le béton et le bitume. Les discours politiques consensuels sur la préservation de la biodiversité, la lutte contre le réchauffement climatique, le « développement durable » et autres « transition écologique », sont démentis quotidiennement par d’innombrables projets d’aménagement-déménagement destructeurs.

Cette progression exponentielle et destructrice n’est pas une dérive de l’ordre capitaliste qu’il suffirait de corriger par la législation et la réglementation bureaucratique. L’urbanisation fonctionnelle mercantile sous toutes ses formes constitue une des principales sources de plus-value et d’accumulation. Elle est un carburant essentiel au fonctionnement de la machinerie capitaliste. C’est pourquoi, après avoir concerné les grandes villes puis s’être propagée jusqu’aux plus petites selon une transposition spatiale du principe des « relais de croissance », elle touche désormais des lieux que le langage technocratique qualifie d’ « espaces hyper-ruraux ».

Dans ces conditions, le contrôle politico-bureaucratique de l’artificialisation des terres (législation, réglementation, commissions diverses) n’a pas pour objectif de limiter le phénomène mais d’en garantir l’acceptabilité sociale en régulant éventuellement le rythme selon des contextes politiques, économiques, territoriaux. En réalité, même cette régulation est inopérante car les acteurs politiques et économiques anticipent des mesures restrictives et multiplient les projets ou accélèrent leur réalisation. La seule issue est d’organiser la résistance.

Les résistances sont de formes et d’ampleur diverses. Quelques-unes, médiatisées et bénéficiant de soutiens élargis, sont devenues emblématiques. Mais la plupart sont méconnues en-dehors de leur territoire et isolées les unes des autres. Bien souvent, les collectifs qui les animent s’épuisent face à l’adversité sans parvenir à construire un rapport de forces. Dans les campagnes où les opposants sont peu nombreux, dispersés et ne peuvent pas compter sur des apports extérieurs, l’organisation de la résistance est difficile. Ces nouveaux territoires de l’aménagement mercantile sont sous la coupe de roitelets politiques à la tête de super communautés de communes. Alliés aux affairistes de tous poils, gouvernant par le clientélisme et à grands coups de « zonage », ils s’emploient à briser les solidarités de voisinage qui pourraient gêner leurs projets. Que fait-on ?

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