7.

7. Le monde revient. Ébauche antipolitique – Josep Rafanell i Orra

Chez le réaliste, ce n’est pas la foi qui naît du miracle, mais le miracle de la foi.

Fiodor Dostoïevski, Les frères Karamazov.

Effondrements écologiques, implosion sociale, prolifération d’insurrections : les coutures du système-monde sont partout en train de craquer. Il est désormais entendu : on avait cru en la Nature puisque nous en avions été séparés, comme on avait cru en la Société pour pouvoir exister. C’est cette double croyance, que nous avions appelée modernité, qui est irrémédiablement en train de sombrer. 

            Nous percevons, contraints et forcés, que les enchevêtrements multiples entre les êtres du vivant sont en train de s’écrouler. Nous apprenons que pour ne pas perdre le monde il nous faut habiter des mondes fragmentaires que les humains seuls ne peuvent plus composer. « Personne ne vit partout, tout le monde vit quelque part. Rien n’est lié à tout, tout est lié à quelque chose », (Donna Haraway, Vivre avec le trouble). Et nous apprenons ainsi que c’est la totalité sociale, fermée sur elle-même, qui nous a expulsés du monde : la société s’est toujours constituée sur le dos des multiplicités. Comment ignorer que nous devons, à nouveaux, retrouver des manières cosmomorphes, toujours situées, de faire communauté ?

            Il faudrait porter notre attention aux formes de vie multi-spécifiques qui surgissent dans la prolifération des désastres. Ainsi des champignons qui, inattendus, composent de nouvelles communautés dans les forêts dévastées de l’Oregon. Nous devrions dorénavant, lancinante ritournelle, apprendre à vivre dans les ruines. Et pourtant si des fragments du monde dévasté restent habitables, il n’en sont pas moins des nouvelles opportunités pour les captations économiques (Anna Lowenhaupt Tsing, Les champignons de la fin du monde). Au bout de la chaine le tricholoma matsutake, en guest-star d’une nouvelle littérature des désastres, finira sa course dans un quelconque restaurant de luxe au Japon… Pour voir dans cette belle histoire « la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme » il faudrait pourtant, soit un optimisme immodéré d’universitaire, soit comme dans d’autres temps et d’autres histoires devenues anachroniques, vouloir ruiner ce qui ruine le monde. Mais il semblerait que les sujets révolutionnaires, en tant que sujets de l’émancipation sociale, sont rentrés dans un irrésistible déclin. 

            Ce monde patchy célébré avec tant d’empressement n’en reste donc pas moins gouverné par l’économie. Sa fragmentation ne prélude en rien sa détotalisation. Nous dirons, contre Haraway, que tout, chaque chose, chaque être, reste lié au Tout par la grâce des monstrueuses opérations de composition capitalistes. Devrions-nous nous contenter de mener des enquêtes sur les mondes moribonds des inter-dépendances entre des humains et des non-humains ? Devenir alors des diplomates multi-spécifiques dans de nouvelles scènes de la représentation politique? Devrions-nous considérer la « sainte Colère » (Baptiste Morizot, Manières de vivre), ou pire la haine sociale, comme une douteuse impolitesse cosmopolitique ? C’est oublier un fait social élémentaire : tant qu’il y aura des humains qui prétendent en gouverner d’autres, tant qu’il y aura des institutions sociales avec ses prétendants à la représentation, il y aura la haine de ceux qui refusent de se laisser gouverner.

            Depuis des siècles nous avons été arrachés au monde de la « nature ». Car la nature comme monde ne peux exister que si nous en faisons partie (Tim Ingold, Marcher avec les dragons). Nous voilà maintenant en train d’être dépossédés de notre appartenance au « monde » social. Ç’en est fini, y compris dans les centres du monde, des garanties d’un projet de vie pour tous intégré dans la marche glorieuse de l’économie. Mais avions-nous vraiment jamais appartenu à sa société? A-t-elle jamais été un monde à habiter ? La situation paradoxale que nous vivons veut que ce soit la dépossession sociale qui rend possible la résurgence de nouvelles communautés.

            De la dépossession et des dépossédés on pourrait dire : « elle est devenue chez eux un acquis, une sorte de condition a priori. Ils ne revendiquent plus aucun droit ». Dépossédés du monde social, nous pouvons à nouveau recommencer à exister réellement, de telle ou telle manière, dans tel ou tel monde. « Il n’y a pas un seul mode d’existence pour tous les êtres qui peuplent le monde, pas plus qu’il n’y a un seul monde pour tous ces êtres » (David Lapoujade, Les existences moindres).

            Il y a toujours un reste et ce reste est notre inadaptation. C’est de l’inadaptation sociale, du refus de ses identités, que naitront encore les révolutions qui visent l’arrêt de la destruction.

*

            Singulièrement, malgré le cycle ininterrompu d’insurrections depuis les printemps arabes et les occupations des places il y a plus de dix ans, succédant aux sabotages de masse des rencontres des grands de ce monde à partir des années 90, le cours de l’expérience révolutionnaire s’est effondré. Et ce n’est pas seulement l’offensive libéral-fasciste qui s’y emploie avec fureur. Ce sont aussi les nouvelles écologies politiques, avec leur restauration de la représentation, qui y contribuent aujourd’hui obstinément. Dorénavant la représentation devrait s’élargir à l’échelle cosmologique ! Disons-le encore une fois : nos ennemis ce sont toujours les représentants qui s’arrogent le pouvoir de dire « ce qui est », y compris dans ses devenirs enchevêtrés, en lieu et place de leur appartenance aux communautés en train de se faire. La communauté est irreprésentable. On y appartient dans l’instauration de rapports qui singularisent des milieux. Et on s’insurge lorsqu’on en dénie la possibilité.

            Les scènes de la politique, avec ses sujets, semblent être arrivées à leur phase terminale. Et avec elles, c’est la rêverie d’une autonomie comme détachement des liens qui singularisaient des mondes qui est en train de sombrer. C’est la division prescrite dans un face-à-face social qui semble ne plus pouvoir s’opérer. A quoi bon si nous savons maintenant qu’il faut sortir de la société ? Ce n’est pas que les ennemis n’existent plus. Ils sont comme toujours les ennemis qui défendent la société. Ils sont aujourd’hui comme hier les ennemis de la multiplicité. Ce sont les fanatiques militants de l’économie qui ne peut être que sociale. Le capitalisme n’est pas seulement un système économique mais aussi une société à gouverner (Jérôme Baschet, Adieux au capitalisme) Oui, nos ennemis on peut aujourd’hui comme hier les identifier. On nous les re-présente tous les jours. C’est une des sources du dégout que degage notre époque que de devoir en subir la grotesque agitation dans le triste décor de la représentation politique.

            Où en sommes-nous ? Faut-il choisir entre des mondes sans division et la division sans mondes ? Pour sortir de cette aporie nous devons en finir avec la politique dont le démos grec en aurait planté le décor éternel. Avec ses prétendants carnassiers, ses compétents déclarant l’incompétence des autres,  avec ses gouvernants et ses gouvernés. Et avec ses comptoirs dans le pourtour de la Méditerranée. Détienne Marcel nous avertit dès les premières pages dans Les dieux d’Orphée du contraste entre les formes de vie qui subsistaient dans les hybridations et les mystères de la khôra et l’assemblée des rivaux dans la polis : « (…) genre de vie absolument séparé de ceux et de celles qui naissent des citoyens programmés, dressés à s’entretuer autour de leurs autels ensanglantés ». Ou encore plus abrupt : « La démocratie est la forme d’organisation adéquate, c’est-à-dire la plus efficace, à une collectivité de prédateurs » (Julien Coupat, Dialogue avec les morts). Oui, il se pourrait que cette Antiquité fondatrice fut « une profonde erreur » (Michel Foucault).

            En régime politique, on fait toujours le beau devant le miroir qu’on nous tend et qui nous renvoie à nous-mêmes. Ou alors on se sacrifie au nom de ceux, supposés nos semblables, qu’il faudrait rassembler. Mais avec lesquels nous ne savons plus habiter.

            Nous n’avons pas besoin de rassemblements au nom des idées politiques mais de communautés de pratiques. La communauté ne nait jamais au nom d’une idée, serait-ce celle de l’égalité, mais des interdépendances entre les êtres et de l’entrelacement de leurs manières d’exister.  C’est avec des pratiques d’assemblage qu’on pourrait défaire la violence du rapport social enserré dans ses identités. L’égalité ne peut naitre que dans l’épreuve des différences.

            Il n’y a d’identités que celles de nos ennemis. Nous ne pouvons pas consentir à ce que notre camp, celui des amis, soit dévasté par des identités sociales exaspérées comme un nouveau fond de commerce de la scène politique. Nous avons appris que seule la désidentification signe l’irruption qui défait l’ordre policier. « Les outils du maître ne détruiront pas la maison du maître », nous dit l’adage devenu célèbre. Mais comment des processus de désidentification peuvent advenir s’ils n’ont pas été précédés par des nouvelles configurations de l’expérience ? Soyons clairs : contre les polices non pas une politique des identités mais des communaux en chantier. Non pas « je suis ceci ou cela », toujours meurtri de ne pas assez l’être, mais qu’est-ce que je deviens dans l’infinie variation des relations entre les êtres ?

*

            Reste la question importante. Si la communauté est l’affirmation de formes de vie partagées elle est aussi l’affrontement avec ce qui en dénie la possibilité.

            Nous n’en avons pas fini avec les insurrections. Mais comment sortir du cercle de la destitution, puis des nouvelles constitutions sociales qui nous absentent à nouveau des mondes pluriels des vies communes ?

            Mediapart, s’interroge inquiet, après le dernier soulèvement libanais  : « Lundi soir, le premier ministre Hassan Diab annonce la démission de son gouvernement, lâché par les partis qui l’avaient initialement soutenu. Mais qui pour le remplacer ? ». Contre toute évidence, contre le désespoir de la politique, pour des vies dignes d’être vécues il n’y a qu’une réponse : la Commune, l’inéfectué comme potentiel révolutionnaire, les quasi-causes contre ce qui apparaît comme l’évidence du déjà déterminée : à nouveau la gouvernementalité. Car il n’y a rien à remplacer. Rien à représenter. Tout est à créer et à récréer. Nous sommes les héritiers des histoires vaincues. A nos amis communalistes nous voudrions leur dire : « nous ne représentons rien ni personne ni aucun être. Commençons par dessiner la trame de nos interdépendances, expérimentons des formes d’hospitalité, organisons des manières pratiques de nous lier, nous allier. Amis communalistes, ne vous présentez jamais aux élections ! »

            Comme le disait un ami : il ne nous faut pas des constitutions sociales mais des géographies. Et toute géographie se constitue dans les manières de l’habiter comme autant de communaux en chantier. Ce sont les hétéronomies situées qui nous permettent d’affronter l’hétéronomie que nous impose la gouvernementalité. Nous pouvons nous nourrir, nous chauffer, nous soigner, nous réapproprier des techniques, nous déplacer, accueillir l’étranger et ses mondes. Nous savons que nous le pouvons si nous créons les conditions de nos rencontres.

            S’ouvre à nous une période de chaos et de confusion sans précédent. Probablement l’intensification des destructions et leurs enchainements anaphoriques. Mais aussi la possibilité de nouvelles créations auxquelles ouvrent justement les effondrements. Il n’y aura plus de plan de consistance, de théorie serrée en mesure de se saisir de la débâcle, ni d’institution d’un front commun, des convergences de luttes guidées par des identités sociales et leurs idées. Bon débarras. Car si au milieu des décombres le monde revient, il revient en fragments. Et c’est avec eux que des associations peuvent à nouveau s’instaurer. Il n’y a qu’un kaléidoscope de mondes à composer. Nous sommes en train de franchir toutes les limites du monde totalisé avec ses divisions métaphysiques. Appelons alors notre situation, cataphorique (David Lapoujade). C’est la catastrophe qui nous porte, qui nous entraine du haut vers le bas, du ciel des idées vers le sol que nous devons habiter. C’est par le bas, par une radicalisation de l’expérience, terre-à-terre, qu’il nous faut franchir la limite de la représentation, ses rassemblements toxiques pour pouvoir contribuer au retour de l’infinie variation des mondes. Pas-à-pas, de proche en proche, fuir l’obsession de la ligne de partage censée nous rassembler dans des abstractions mortelles. Le couplage de l’instauration et de la destitution signe la fin du règne de la politique. Rien, aucune urgence, ne saurait nous épargner la nécessité de la destitution comme expérience antipolitique. Il faudrait commencer par en destituer le langage qui se niche subrepticement dans tous les milieux.

            « A force de pressurer ainsi le langage, la pensée ne peut plus se contenter du support des mots ; elle doit jaillir pour chercher ailleurs sa solution. Cet « ailleurs » ne doit pas s’entendre comme un plan transcendant, un domaine métaphysique mystérieux ; cet « ailleurs » est « ici », dans l’immédiat de la vie réelle. C’est d’ici que part notre pensée, et c’est ici qu’elle doit revenir ; mais après quels détours ! D’abord vivre, ensuite  philosopher ; mais troisièmement revivre » (Réné Daumal, Les limites du langage philosophique).

            Sortir de la gigantomachie multiséculaire: la Nature, la Société, l’Institution, la Politique pour revenir aux régions formatives de l’expérience. Les yeux rivés vers le lointain, construire ici, transmettre, accueillir, traduire, retrouver le sens de la proportionnalité, éprouver comme un honneur le partage. Animer le désert qu’on nous a légué, reprendre pied en cultivant notre attention  aux relations entre les êtres pour pouvoir s’ouvrir au devenir de nos vies communes. En finir avec la politique c’est le plus sûr moyen de ne plus nous laisser gouverner. Lutter, saboter, détruire, créer, construire et aimer. Partir pour pouvoir revenir.

            Nous ne parlons de rien d’autre que de communisme. Mais le communisme n’a jamais été une idée. Il réside dans des pratiques de communisation. Et dans la croyance que c’est de la foi que nait le miracle. Redevenons des réalistes radicaux.

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5.

 

5. Le monde qui advient : Nous – Sandra Naranjo
Chantier et grammaire d’un dépassement soutenable de la Démocratie

Le mot Démocratie à tellement envahi les lieux du politique qu’il a finit par en devenir une obsédante référence. De quelque côté que l’on se penche on la revendique.

Qu’on l’invoque, la dise bafouée ou que l’on prétende tenter d’ y être fidèle, on ne cesse de s’y aveugler en continuant de lui déléguer la structuration de nos libertés individuelles et collective. On en annonce la fin possible comme une apocalypse, on la vénère comme un modèle indépassable et protéiforme en lequel nous espérons encore mouler nos plus belles espérances de vivre ensemble.

Pourtant c’est bien en démocratie que nous vivons et les dérives dont nous accusons nos politiques et nos gouvernements successifs ne sont pas des accrocs dans un quelconque contrat républicain, mais les effets mêmes de cette démocratie.

On s’acharne à la vouloir directe et s’imagine que représentative elle serait contraire à elle même or il n’en est rien. Dès son origine, Démocratie a posé la base de tous les systèmes électoraux et de toutes les représentations possibles à la seule condition qu’ils servent les intérêts d’un petit groupe d’individus appelés citoyens ne constituant qu’une faible partie de la cité.

En fait La démocratie est indissociable du suffrage soit disant universel qui colle au mot peuple en le délimitant. Le fameux « gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple » qu’énonce Abraham Lincoln à Gettysburg en 1863 deviendra avec De Gaulle en 1958 la « souveraineté du peuple ». On voit bien là naître l’ambiguïté première entre la notion d’universalité et celle plus limité de peuple. L’ambivalence de la démocratie réside là dans cet interstice sémantique : Le peuple est assimilé à l’universel même s’il exclu la majeur partie des humains. Ce peuple là est le souverain et ne gouverne que pour lui même. Mais là où la monarchie dévoile le visage du roi assumant le pouvoir en nommant le gouvernant et le gouverné, le peuple souverain reste une nébuleuse sans visage, une souveraineté sans sujet, un pouvoir qui ne dit pas sur qui il s’exerce. Or le Cratos est bien un pouvoir en tant qu’il gouverne et décide pour d’autres que lui même, un pouvoir SUR et non un pouvoir DE qui serait une capacité et une puissance. Le Cratos n’est pas non plus la maîtrise d’une conscience par elle même, ni un potentiel, le Cratos est une force qui doit s’exercer sur quelqu’un ou quelque chose quelque soit l’envie ou la volonté d’obéir à cette force.

Platon nous avait bien mis en garde dans son essai sur la République : la démocratie vient de l’oligarchie et mène à la tyrannie. Voilà une phrase que résume radicalement l’inexorable mouvement d’une gouvernance qui continue de coloniser les désirs de libertés individuelles sans comprendre que tout pouvoir SUR est l’écrasement d’une puissance d’un potentiel, d’une subjectivité et d’une sensibilité. La démocratie ne mènera pas à l’émancipation car cela n’a jamais été sa raison d’être.

Hélas, bon nombre de militants pour un avenir soutenable, continuent de chanter les louanges de ce système qu’ils appellent à sa pleine réalisation sans voir qu’ils sont piégés dans son fonctionnement et s’embourbent un peu plus à chaque fois qu’ils l’invoquent car jamais la démocratie n’a prétendu défendre les intérêts de tous et encore moins le bien commun.

La crise des gilets jaunes en est selon nous la plus terrible illustration.

Depuis la révolution française et la fin de la monarchie, notre république se cherche un mode de fonctionnement, elle a pris tout naturellement le modèle Grec et Athénien. Mais nous avons oublié que le Peuple (avec un grand P) des Athéniens, appelé aussi Citoyens, ne représentait qu’une infime partie de la population (de 10 à 20 %). Les autres, le peuple (avec un petit p) en étaient exclus. Les femmes, les esclaves, enfants et les étrangers n’avaient littéralement pas le droit de cité. Mieux encore, lorsqu’un citoyen devenait gênant, l’ostracisme le bannissait faisant de lui un étranger ou un paria.

Que chez les Grecs la citoyenneté ait été sélective ne semble pas affecter le puissant imaginaire attaché au modèle. On le défend en invoquant le contexte et les avancées de l’égalité tout au long de l’histoire. Mais les femmes n’ont pas obtenu leur droit de vote en 1944 grâce à la démocratie.

Les Grecs opposaient la Démocratie à l’oligarchie ( petit groupe qui détient le pouvoir) il s’agissait pour eux d’élargir le groupe des “very happy few” oligarques à une communauté citoyenne c’est à dire les hommes, nés à Athène, n’habitant pas trop loin du centre et pouvant assister à l’écclésia (l’assemblée).

À l’heure où l’on invoque la fameuse démocratie directe on oublie que le principe de celle-ci est justement d’élire des stratèges au poste clès de la direction des armées (dont le rôle est aussi de récupérer par la force les impôts demandés aux villes placées sous sa protection).

Comment demander à un régime dont la base est l’élitisme citoyen, de se muer en un mode d’accueil généreux et ouvert envers les émigrés ? Comment espérer que ce modèle deviennent incluant quand son principe de justice est encadré par l’exclusion et l’ostracisme. Comment attendre de la démocratie qu’elle cultive la paix quand elle a délégué aux dirigeants de ses armés, ce que Weber nommera “le monopole légitime de la force” en établissant pour les désigner le mode d’élection ?

Or c’est justement ce principe là que nos républiques ont perpétué alors que nous savons depuis plus de 2000 ans qu’il suppose une propagande du prétendant qui pour gagner doit utiliser tous les moyens possibles. Cultiver sa force, sa belle complexion et son image, affiner son art du discours, celui de briller, voilà la pratique à laquelle le citoyen doit s’adonner s’il veut arriver au poste de stratège qui le rapproche du statut du Demi dieu. Mais cela ne suffit pas il lui faudra aussi séduire le peuple, le fameux Démos de la Démocratie pour prétendre le conduire et exercer son pouvoir. Ainsi la Démagogie est elle étymologiquement le terme qui désigne cet art (demos Peuple, agos conduire)

Comment en excluant les femmes et les esclaves, c’est à dire tout ceux sans l’activité desquels la cité ne pouvait fonctionner, la démocratie a t’elle pu être confondu avec un modèle pouvant donner sa place à tous ?

Comment enfin la démocratie a pu t’elle incarner un modèle de liberté d’expression et de construction du sujet émancipé quand elle a condamné Socrate son propre philosophe, a boire la ciguë. ? Pourquoi ? Parce que la cité voulait bien que Socrate forme des orateurs à la technique de la rhétorique et de la réflexion mais lorsque certains Athéniens réalisèrent que Socrate permettait à ses élèves d’apprendre par eux même et à mettre la logique au service de la question donc de la remise en question, ils se sentirent menacé en leur intensément “Démocratique” position. Et nous le savons tous, entre la posture à l’imposture il n’y a souvent qu’un voile dont le risque est le dévoilement ou la révélation.

Sans doute la démocratie était elle à cette époque une percée audacieuse pour échapper aux despotes, aux oligarques et aux conflits d’intérêts mais ce modèle novateur il y a 2500 est largement inadapté à la germination d’un monde qui advient et pousse les consciences individuelles à se relier et se rallier comme nous le rappelle l’étymologie de l’intelligence ( : interligere du latin lier ensemble)

“Le bonheur de tous” revendiqué par le préambule de la DDHC n’a jamais invoqué la démocratie mais une autre façon de concevoir la cité qui seraient “désormais basé sur des principes simples et incontestables”.

Notre république pour avoir achoppé à réinventer une cité inclusive, s’est contentée de recycler le modèle Athénien et de l’adapter pour fabriquer une nouvelle gouvernance.

Pas étonnant que le capitalisme ait pu si bien pousser sur ce terreau idéal qui laissé la confusion d’établir entre l’épanouissement individuel grâce au collectif et le développement du libéralisme qui pour valoriser un individu autorise l’asservissement d’autres. Sur ce point, la seule différence avec la tyrannie consiste en un semblant de consentement de la part de l’ouvrier ou du consommateur.

L’ouvrier revendique son droit au travail comme un droit à un esclavage rémunéré et le consommateur se laisse séduire par la promesse du produit. Séduction et promesse de bonheur individuel, voilà bien les armes de la démocratie. Le grand pouvoir (cratos) du peuple (Demos) ne précise pas qui est le peuple. Ce grand pouvoir devient alors celui qui est au service de l’initiative individuelle lorsqu’elle prétend servir l’intérêt de la cité.

Sous ce vocable vertueux de dévotion à la cité devenu nation, se tient ce que Adam Smith nomme l’“intérêt général”. Malheureusement l’intérêt générale de la nation n’a jamais été le bien commun mais l’addition des enrichissements personnels. La nuance peut sembler subtile mais c’est toute l’intentionnalité des projets et des entreprises qui diffèrent radicalement. En effet dans le cas de l’intérêt du bien commun le gain est secondaire dans le cas du libéralisme le profit EST le but. L’autre aspect non négligeable de la notion de bien commun est celui de la préservation des ressources qui est exactement l’inverse du productivisme échevelé et irresponsable que permet l’enrichissement de la nation sous la forme qu’on connaît bien du PIB. Tout le monde le sait depuis le rapport Stiglitz, le PIB ne rend pas compte du bien être ni du fameux bonheur de tous mais de l’activité financière du pays. Il indique comme accroissement (donc positif) le développement au même titre que les dégradations, les catastrophes, les maladies, les accidents comptant comme création d’activité. Pire encore il considère comme développement ce qui mène directement à l’épuisement des ressources.

On retrouve le même fossé entre la médecine d’abord préventive et soignante au sens de soin, et le traitement soit disant curatif qui déroule le tapis rouge devant les laboratoires. Le curatif utilise la maladie pour faire vivre ses acteurs quand la médecine préventive cherche à l’éviter ? Dans un cas les dépenses augmentent dans l’autre elles diminuent. Là encore l’intérêt personnel que défend bec et ongle le libéralisme en arguant qu’il augmente la richesse de la nation est le résultat de la démocratie. Il n’est ni une dérive, ni un dégât collatérale de l’avènement de la liberté individuelle, il es est l’exploitation au sens le plus productiviste et deshumanisant.

Le modèle Démocratique est la voie royale qui conduit benoîtement et sans vergogne a ce type de civilisation. Son avatar, le libéralisme permet à une personne ou un petit groupe d’œuvrer seulement pour lui même c’est à dire son propre profit. Ouvrons les yeux, le bien commun, le bonheur de tous, n’a jamais fait partie des visées du libéralisme.

Il nous faut repenser le principe individualiste comme un désir de s’intensifier avec l’autre et non plus sur ou contre l’autre. La richesse est à reconsidérer non plus comme principe d’augmentation de bien matériel mais comme possibilité de partager et de renouveler des biens communs. L’altérité est un inconnaissable qui ne peut être asservi et pourtant elle est le fondement d’une communauté qui ne pourra advenir sans cette prise de conscience. La nouvelle anarchie refuse toujours autant les pouvoirs écrasant mais elle cherche une union fructueuse, et non plus anti sociale.

L’épanouissement et l’émancipation sont dorénavant des désirs intelligents qui font du lien le fondement de leur puissance. Notre planète est notre oeikos (maison) et de son intendance va dépendre notre vie. Le modèle démocratique, qui a permis le développement tentaculaire du libéralisme donc du capitalisme, donc de la course à la richesse matérielle individuelle, ne saurait tenir devant l’absolu nécessité de sortir d’un vieux moule.

On ne peut du reste s’empêcher de faire le lien entre la démocratie qui mène à la tyrannie et le libéralisme qui mène au capitalisme et à la financiarisation.

Nous laissons aux historiens le soin d’élucider l’évolution de cette civilisation dont nous constatons l’essoufflement

Ce qui motive notre propos est essentiellement la tentative de description d’un mode de vivre ensemble qui serait fondé sur de tout autre principe. Ici la difficulté réside dans le fait que la démocratie a tellement envahi les notions de liberté individuelles et collective qu’il nous faut faire un effort considérable d’arrachement à nos représentations classiques pour désencrasser notre imaginaire.

L’utopie elle même est affectée par le virus démocratique.

Pour tenter une percée dans cet épais nuage, nous avons choisi d’imaginer un Nous comme puissance et liant de la cité. Nous avons préférée la notion de puissance à celle de pouvoir et remplacé le peuple (grand P petit p) par un mouvement d’alliance individuelles et de diversités qui incarneraient le Nous. Autrement dit ce Nous est à la fois une dynamique et un nombre qui s’agrandirait grâce à une capacité d’inclusion fondée sur l’accueil et la libre expression des conflictualités.

Nous verrons comment grâce à ces espaces de libres expressions, les violences des oppositions peuvent devenir énergie d’actions et intensification des créativités.

Nous décrirons un mode de prise de décision commune et une gouvernance collective ou la représentation n’est ni un porte parolat ni une confiscation de la voix de chacun, ni l’incarnation de tous mais le choix temporaire d’une subjectivité assumée.

Nous verrons comment ce choix se réalise et sur quelles bases.

Nous avons conscience que ceci n’est qu’une proposition imaginaire mais elle a le mérite d’oser pratiquement dépassé un modèle selon nous usé et limitant.

Le Nous que nous construisons est un bâti de cohérence qui peut se tromper mais jamais chercher à manipuler puisqu’aucun pouvoir n’est à gagner mais seulement un supplément de puissance et de joie en la vie de chacun.

Les subjectivités conjuguées :
La domination fut le temps de l’inconscience

Avant d’avoir conscience de la puissance de ma subjectivité et de son incroyable impact sur le monde qui m’entoure, avant de sentir que seul le sujet placé devant le verbe pouvait le rendre actif, avant d’avoir choisi de penser le monde, je me vivais comme le jouet de LA société et DU monde, je me vivais comme pensé PAR le monde.

Cette pensée faisait de moi un être agit par l’extérieur. De fait je ne pouvais accéder au Nous d’une véritable première personne du pluriel. J’appartenais au petit nous du grand nombre qui n’ose dire JE, je m’agrégeais au petit nous des victimes, au petit nous des manipulés, au petit nous de ceux qui n’ont pas le choix, à l’immense petits nous des dominés par d’autre nous non moins ignorant d’eux mêmes. Lorsque j’ai assumé ma subjectivité, j’ai pu décider de rejoindre le grand Nous et devenir cette première personne dont le pluriel exprime la pluralité.

Dès lors nous avons affirmé le choix de la liberté individuelle comme socle de notre union. Notre collectif est avant tout celui d’un bon sens que la grammaire ne cessait de nous montrer : le Nous est l’avènement du Je, et Je est la conscience du Nous.

Aucun tyran ne peut soumettre un être libre, il peut l’emprisonner mais le cœur est inaliénable. Suivre son coeur, entrer en cohérence avec lui, voilà le chemin de la cohérence dont l’autre nom est le courage. Le courage est la puissance dont le cœur est le battement, la source et l’origine. Le courage nous rend héros de notre vie. Le grand Nous est né de l’alliance de ces savoirs personnels.

Nous sommes chacun intégralement nous même et si nos voix forment un chœur, elles n’en restent pas moins chacune un timbre, une nuance et une puissance particulière.
Nous avons bien conscience que nous ne pouvons pas tous parler à la fois aux personnes à qui nous voulons nous adresser. Il nous faut donc choisir quelqu’un à qui elles pourront s’adresser pour poser toutes les questions qu’elles souhaitent sur notre mouvement. Si une personne souhaite agréger sa vision du monde à la nôtre car elle aura été touchée dans sa chair et son désir d’agir, alors nous pourrons dire que notre mouvement devient progressivement une nouvelle forme de société. Car c’est une société que nous sommes en train de devenir et non pas une politique que nous voulons faire. Pour nous une société est un tissu de consciences individuelles librement entrelacées, de besoins consciencieusement pris en compte et de bienveillance absolument vigilante.

Nous sommes un mouvement car nous sommes vivants et dynamiques, nous roulons comme une vague vers de nouveaux horizons. Nous sommes le monde qui vient !
Notre façon de faire société ne s’appuie plus sur les modèles qui ont comprimés notre créativité et notre capacité à nous relier les uns aux autres. Nous ne reconnaissons à aucun être humain le droit de nous soumettre.

Nous n‘avons pas besoin d’être protégés par des dominants, nous voulons engendrer la tranquillité par l’intelligence, l’échange et la confiance. Nous ne voulons plus institutionnaliser la violence car l’institution pour perdurer a besoin d’entretenir son objet.

Comment nous faire entendre :

Nous vivions une véritable crise de la représentation et de la parole.
Nous ne supportons plus qu’un autre être humain s’arroge le droit de parler à notre place et en notre nom. Une nouvelle génération et conscience citoyenne fuit comme une vieille maladie les rapports de force et la prise de pouvoir.

Nous ne voulons plus que quiconque écrase notre puissance de vie (d’être et d’agir)

Nous sentons que la route de la représentation élective est barrée.

Nous expérimentons que celui qui prétend nous représenter, fini inévitablement par vouloir nous diriger et nous faire taire. Nous lui avions prêté notre parole et nous constations qu’il ne voulait plus nous la rendre. Nous lui avions donné notre voix et il nous la confisquait.

La plupart de nos politiciens sont encore attachés à des formes de communications usées jusqu’à la trame qui cherchent encore à séduire où à convaincre. Ils doivent nous gagner, nous emporter sans respecter notre existence. Ils n’éprouvent aucun intérêt à nous regarder vivre mais Ils prétendent nous éduquer et nous ramener dans leur droit chemin.

Ils ne se voient pas enlisés, essoufflés dans une ligne de fuite qui n’a plus de « droit » qu’une perspective sans destination.

Ils nous parlent de communication sans réaliser qu’ils ne savent plus entendre et de progrès sans comprendre qu’ils avancent sur un plan de l’histoire où ils sont de plus en plus seuls.

Ils veulent contrôler et gérer les moyens financiers, nous voulons libérer nos capacités et nos élans. Ils veulent enfermer nos richesses dans l’illusion des leurs.

Nous sentons que nous ne sommes déjà plus au même niveau d’humanité.

Ils rejettent leurs émotions, nous revendiquons notre sensibilité, ils affirment le monopole «légitime» de leur force, nous leur opposons la diversité de nos fragilités. Ils revendiquent leur certitude, nous choisissons d’être curieux et nous interroger, pour mieux nous comprendre, pour mieux nous respecter et surtout pour ne pas croire savoir de l’autre ce qu’il ne nous dit pas. Nous ne voulons pas ramener la parole de l’autre à un silence consensuel. Pour nous « qui ne dit mot, se tait et ne consent pas forcément ». Nous attendons que les timides osent lever leurs yeux et leur voix, nous sommes d’abord attentif et apprenons à nous entendre avant de nous allier.

Personne ne peut parler à notre place mais nous allons tout de même choisir quelqu’un à qui parler c’est à dire quelqu’un à qui VOUS pourrez parler et qui aura tout notre accord pour exprimer en quoi il est une partie vive de notre mouvement. Une goutte parmi les gouttes, traversée par l’intégralité de la force du fleuve.

Nous ne voulons plus de chef et le mot leader ne nous rassure pas plus car il suppose que nous avons besoin d’être conduits comme des enfants que l’on prendrait par la main.

Nous sommes absolument déterminés et adultes et nous voulons que notre parole individuelle ne soit pas érodée par le fait d’appartenir à un mouvement pluriel donc nécessairement composés de personnes différentes.

Nous avons chacun déjà expérimenté dans notre vie la frustration et la colère que provoque la spoliation de notre volonté et l’irrespect de notre singularité. Chacun de nous est irremplaçable et nous n’irons pas peupler les cimetières de ceux qui croyaient l’être.

Nous ne voulons ni porte parole ni leader, mais juste une personne à qui les autres parleront et qui changera pour ne pas être identifié de l’extérieur au mouvement entier Nous voulons une personne qui ne représente qu’elle même et, en cela sa part du mouvement.

En cela elle prouve sa puissance d’engagement intime, cette force qu’elle donne à sentir est celle qui habite chacun de nous à sa façon.

Nous apprenons à coordonner nos puissances et à les mettre à œuvre pour nous même (en nous libérant des habitudes qui ne nous conviennent plus) et pour notre mouvement
(par la pratique individuelle et collective de nouvelles formes)

Nous voulons une personne qui parle en son nom de toute la puissance de sa sensibilité. Quelqu’un qui affirme qu’il est un sujet libre, une conscience responsable de sa parole. Il choisi les mots qu’il prononce car il sait que sa bouche est reliée à son cœur. Ses paroles ont la tonalité et le son de son corps et l’énergie de son existence.
C’est parce qu’il parlera de lui, c’est à dire à partir de lui, qu’il parlera de nous comme chacun de nous pourrait parler à partir de lui même.

Ce « Quelqu’un » à qui vous parlerez ne nous représentera pas mais, plus il sera lui même mieux il parlera de nous.

Il ou Elle dira
— « Je ne prêche pas une utopie, je vous parle de la société où je vis déjà, la voyez vous, la sentez vous, l’entendez vous la travers mes yeux, mon élan, ma bouche ? La voyez vous
dans votre rétine, la sentez vous dans votre chair, l’entendez vous vibrer dans vos tympans et faire frissonner votre peau ? Ce mouvement c’est moi et ce pourrait bien être vous aussi … et vos enfants…et vos proches….et vos voisins…et les proches de vos voisins….et les amis de vos enfants.

Vous demandez comment cette personne sera choisie ?

Chacun de nous a dit pourquoi il ajoute son « MOI» au « NOUS ». Ce faisant, il est devenu une première personne du pluriel. Il ne cesse pas d’être une première personne du singulier mais il intensifie son règne sur lui même, le roi a dit « nous voulons » et chacun de nous est reine ou roi de son propre royaume.

Chacun de nous a exprimé sa détresse, sa solitude, sa tristesse ou sa colère, son désir de s’allier et sa crainte de se voir « récupéré » ou instrumentalisé. Chacun de nous a dit vouloir que le monde change et chacun a accepté la première épreuve qui consiste à porter la part de son monde dans celui des autres et la part du monde des autres dans le sien.

Chacun de nous a expérimenté que l’altération (en temps qu’elle nous modifie) n’est pas forcément négative et que l’altérité passe par elle.

Chacun de nous a raconté ce qu’il voyait, ce qu’il sentait, ce qui le fâchait.

Nous avons fait silence et nous avons laissé à sa voix le temps de nous atteindre et de nous toucher. De ce fait chacun de nous a pu expérimenter le bonheur d’être entendu du tréfonds de sa sensibilité. Nous avons été troublé et nous avons compris à quel point nos émotions sont un flot puissant de vie, un mouvement qui nous régénère s’il peut circuler d’un être à un autre comme de soi à soi même.

Chacun de nous à trouver dans le nous, cette première personne du pluriel à qui parler. Chacun de nous é tout d’abord été décontenancé et surpris par l’incroyable présence de cette écoute. Chacun l’a ressentie dans tout son corps comme si tout le flot de nos tristesses et la lourdeur de nos désespoirs trouvaient enfin le lit où ils allaient pouvoir s’écouler tout en nous libérant de leur pression. Chacun de nous a vu pendant ce temps la tristesse et la pesanteur des autres s’ajouter au flot de la nôtre. Nous avons pu chacun percevoir notre propre soulagement en laissant notre colère s’écouler dans l’écoute de celle de l’autre.

Ainsi nous avons compris que cet autre, à qui les autres parleraient, serait avant tout quelqu’un que nous aurons non seulement écouté en faisant silence et tendant nos oreilles, mais aussi entendu car sa parole et sa sensibilité auront résonné en nous. Nous insistons sur le fait que cette personne n’est pas ni un porte parole ni un représentant ni même un messager mais une part subjective de notre mouvement qui est précisément une alliance de subjectivités assumées et responsables.

La définition commune des qualités requises

Ensemble nous avons défini les qualités requises de la personne que nous allons choisir.

Si par exemple il nous semble primordiale que celle ci possède une élocution claire, nous l’écrirons dans notre élaboration collective du profil.

Il se peut que nous réalisions alors que beaucoup d’entre nous confondent encore élocution claire avec facilité d’expression et qu’il risque ainsi d’en découler l’éventualité d’une manipulation rhétorique. Nous comprendrons que ce point, qui nous paraissait d’emblée évident ( la clarté d’expression), nécessite cependant d’être creusé et affiné ensemble.

Il en va de même pour beaucoup d’autre points et principalement celui qui consiste à utiliser ses émotions. Mais il s’agit la d’un chapitre qui exige un développement tout particulier qui serait ici trop long mais que nous étudions dans le détail par ailleurs.

Nous ne choisissons pas par élection car ce n’est pas la personne qui se propose mais nous qui choisissons quelqu’un à qui nous faisons la proposition. La différence entre une proposition et une désignation réside dans la liberté d’accepter ou de refuser.

Nous avons donc décider de choisir avec son accord celui dont les mots en sensibilité auront le plus fait vibrer notre subjectivité. Nous lui avons demandé d’être quelqu’un à qui parler, à qui les autres parleront et à qui nous parlerons c’est à dire une personne ouverte et accueillante. Au bout d’un temps variable et défini nous avons demandé à quelqu’un d’autre et la personne précédente a repris sa place parmi nous.

Ainsi nous éprouvons le plaisir d’être choisi pour ce que nous sommes aux yeux des autres et non pas mis en avant par notre propre besoin de reconnaissance.

Ainsi nous découvrons les nombreuses facettes de notre petite société et nous expérimentons les différentes postures.
Ainsi nous enrichissons nos échanges avec les autres sociétés, mouvements, institutions et organisations, tout en nous protégeant des prises de pouvoir ou de détournement.

Nous n’avons besoin que de très peu de moyen pour fonctionner car chacun de nous
contribue au fur et à mesure aux besoins de notre avancée.

Notre suffrage est assumé et commenté. Il n’est surtout pas anonyme

Lorsque nous choisissons la personne qui correspond le plus à notre sensibilité et qui semble pour nous incarner le plus la voie et les valeurs qui nous sont précieuses (sans cela on ne parlerait pas de valeurs mais de principes) ; lorsque nous désignons cette personne, nous affirmons chacun notre décision devant tous en prenant bien soin de l’expliquer le plus clairement possible. Nous le faisons pour dire les qualités qui nous ont touchées chez cette personne et pour exprimer en quoi elles nous semblent profondément indispensables à une parole dans laquelle nous pourrions reconnaître nos propres aspirations. Il est fondamental que notre choix reflète l’idée que nous avons de la partie la plus sensible de notre humanité en tant que nous souhaitons la partager et la voir partager par d’autres.

En cela l’idée même d’un isoloir ou de l’anonymat du choix, vont exactement dans le sens contraire de notre désir de reconnaissance réciproque. Nous avons besoin de savoir que les autres ont vu et reconnu notre choix.

C’est précisément parce que nous avons à notre tour pu entendre et comprendre le choix de chacun que nous avons pu intimement et librement modifier ou ajuster le nôtre. Le suffrage universel représente pour nous une universalité de l’absence et de l’irresponsabilité. En effet qu’est ce qu’une responsabilité qui se dérobe et se cache devant autrui ? Est ce par peur d’être jugé ou vilipendé que nous nous disparaissons dans l’isoloir vu et en ce cas, de quelle liberté parle t’on quand on me demande de donner mon opinion.

Il en va de même pour la main qui rédige sa réponse et la cache dans le chapeau. Nous voulons dire et dire encore les qualités que nous avons vu, nous voulons décrire les compétences qui nous paraissent évidentes nous voulons le faire pour que justement chacun puisse entendre notre choix. Nous voulons le faire pour pouvoir à notre tour entendre et apprécier celui des autres. En cela nous affirmons notre désir de nous relier en apprenant à nous entendre et à nous respecter comme être humain responsable de son choix et de sa sensibilité.

Lorsque des décisions doivent être prises, nous délibérons ensemble en continuant d’affirmer notre sensibilité et en assumant pleinement notre subjectivité. Ainsi il ne peut y avoir de majorité forte impliquant une minorité faible.

Ainsi chaque décision implique qu’une part du monde de chacun négocie d’abord avec lui même. Chacun de nous pourra sentir jusqu’où il peut aller sans abîmer cette joie d’être lui même qui est la base du plaisir d’être ensemble.

Si une décision satisfait l’un et pas l’autre, il ne faudra surtout pas couper la poire en deux car cela supposerait une part égale alors que la satisfaction réside sur un ajustement qui n’est précisément pas une égalité mais une personnalisation c’est-à-dire encore une fois, la prise en compte de chacune des subjectivités.

Nous ne décidons pas par un consensus où le silence fait approbation (et laresponsabilité ne s’engage pas), mais par un consentement. Nous savons bien qu’il faut parfois quelques objections avant d’arriver à l’accord, mais elles soulèvent la plupart du temps des malentendus et des besoins de clarification. Nous disons L’accord et non pas UN accord car si chaque décision est spécifique L’accord (avec un grand L) est fondamental en tant qu’il exprime et renouvelle la cohésion de notre petite société.

Nous avons aussi appris à ressentir et à discerner assez vite les intentionnalités égoïstes et nous avons compris qu’elles étaient souvent le résultat d’une contraction intérieure et d’une peur. Mais c’est aussi pour dépasser cela que nous avons choisi d’être ensemble.

 

Du Fondement éthique à une pratique de la cohérence

Notre définition du droit dépasse l’idée de répression.

Nous comprenons « le monopole légitime de la force » qui définie l’état et le droit d’usage de la violence, mais nous lui préférons l’accueil et la culture des ressources de chacun comme socle de notre société.

En effet l’éducation étant notre priorité absolue, nous transformons déjà le concept de sécurité (qui induit un repli sur soi et la peur de la menace) en celui de sérénité (qui implique une véritable confiance en l’autre et en l’avenir). Le droit à L’erreur en tant que possibilité de se tromper nous apparaît comme l’expérience la plus “humanisante” qui soit.

Comment faire sien le monde et développer sa sensorialité et son intelligence sans prendre le risque de l’inconnu. “Errare humanum est…” dit le proverbe, le mal ne réside pas dans l’erreur mais dans l’incapacité à la reconnaître qui induit un entêtement que le suite du proverbe décrit comme “…sed perseverare diabolicum est”.

Ainsi la « tolérance zéro » est la façon la plus radicale d’emprisonner l’intelligence et son développement. Elle tétanise l’enfant et toutes les formes de créativité. Face à ce diktat, une seule réponse possible : le contre mouvement d’évasion de ce système qui suppose une énergie contraire qui devient violence.

Autrement dit cette tyrannie divise le monde en deux :

Ceux qui y résistent avec leur moyen et qui vive la transgression, donc l’exclusion.

Ceux qui s’y plient et qui s’achemine progressivement et inéluctablement vers l’abrutissement.

Rare sont ceux qui, soumit à ce système ont pu échapper à cette tragique et mortifère alternative.

Ainsi ne pas provoquer la violence permet déjà de réduire considérablement l’usage de la force.

Une éducation qui responsabilise et encadre avec souplesse et fermeté les cheminements parfois erratiques et sinueux de chacun (qu’il soit enfant ou adulte) est notre absolue priorité.

Pour nous l’éducation n’est pas réservée aux enfants, elle est un accompagnement de toute une vie à des degrés divers. Sa mise en place est longue et laborieuse mais notre mouvement nous donne le courage et l’énergie de sa mise en œuvre.

Ainsi ce que nous prenions pour de la liberté n’était qu’une puissance de vie encore en friche, elle résistait au contrôle mais ignorait encore que l’art de la maîtrise apporte la fulgurance de la concentration.

Cette force de vie débordante, nous ne la réprimons pas, nous en respectons l’intégrité et la vitalité, et pour la voir grandir sans s’étouffer dans ses arborescences, nous lui offrons une éducation qui est un art d’apprendre par soi même. Nous accompagnons les vitalités à la conscience d’elles mêmes. C’est par cet apprentissage de l’émancipation que notre jeunesse (quelque soit son âge) pourra dépasser le contrôle et faire taire les gendarme ou les délinquants intérieurs que les éducations irresponsables ont injectés en nos enfances et nos fragilités.

Nous remplaçons le maître qui rappelle à l’ordre par l’enseignant qui appelle l’intelligence. Il enseigne la discipline comme l’art de la concentration et invite à réfléchir sur ce qu’il enseigne. Il ne fait pas la police dans une classe, il exige le respect de tous. Il n’abuse pas de son autorité, il enseigne chacun à devenir l’auteur de lui même et à réaliser la sienne. Cette éducation à l’auto-éducation, donne à chacun les outils pour découvrir ses capacités, les affiner et les valoriser.

 

Le travail de la légèreté comment fondement sociétal.

Pour nous, le monde commun est un monde où chacun peut vivre et s’épanouir. Nous nommons cela le monde qui change, c’est à dire un monde qui s’hybride et se teinte de sa rencontre avec celui de l’autre.

Pour cela chacun de nous contribue en conjuguant une part de son monde à celui des autres auxquels ils décident de se relier. Par cela nous ne sacrifions rien de nous même mais nous élaguons notre liberté car, à l’instar des arbres qui d’épuisent en ramifiant trop, trop de latitude nous amène au débordement et à la confusion.

Nous offrons notre part au besoin de notre société (ou association) car nous savons qu’elle représente notre condition de possibilité d’existence. Nous remplaçons les conditions de vies que les générations précédentes réclamaient, par les ressources que nous générons ensemble. Elles ne sont ni dûes, ni exigibles elles sont le fruit de nos activités communes.

Le pot commun de notre puissance est considérable et nous en ferons d’incomparables capacités. Cela signifie que nous somme chacun un monde et qu’ensemble nous créons le monde en tant qu’il devient celui où nos mondes s’égaillent pour faire société. C’est parce que cette communauté tisse et entrelace l’énergie de chacun que nous la nommons société heureuse. La joie n’est pas une utopie mais un processus d’irrigation et de développement de l’énergie. Nous ne visons pas le bien être lent et mou mais une légèreté dynamique et décisive.

Nous ne souhaitons pas être alourdis par des problèmes que le désespoir et la culpabilité rendent encore plus pesant.

Nous ne prétendons plus nous aider en portant le poids d’un autre. Cela nous le nommons : “fausse solidarité”.

Nous apprenons ensemble à déposer gramme par gramme les lourdeurs qui encrassent notre créativité, notre liberté et notre joie de vivre. Nous avons constaté que nous étions tous lardés de ces poids jusqu’aux plus avisés d’entre nous.

Nous avons expérimenté qu’à chaque fois que nous nous rejetions ou nous nous jugions (nous même ou les autres), un nouveau poids s’ajoutait. Ensemble, nous avons découvert que la légèreté menait à la joie individuelle et à la tolérance.

 

La création d’un espace de libre expression de la conflictualité

Nous avons presque tous déjà vu des prétendus débats où la houle se mue colère puis en agression jusqu’ à parfois finir dans la violence ou l’indignité. Nous nous sommes demandés comment des gens prêts à échanger des idées en viennent à se meurtrir verbalement ou physiquement ? Pourquoi des points de vues différents provoquent- ils de tels incontrôlable remous ? Comment des personnes, toutes attachées à des idéaux pour mieux vivre ensembles, en arrivent elles à s’égarer dans l’agitation de la haine ? Nous avons vu le cadre d’une confrontation pacifique voler en éclat sous la force du déchaînement, nous avons vu les gens partir furieux, les portes claquer, et parfois les lieux être saccagés et des personnes agressées.

Oui nous avons remarqué que ces lieux n’étaient protégés par aucune règle. Nous avons remarqué que le cadre du débat était médiatique, politique ou publique mais qu’il ressemblait presque toujours à une arène où l’on invite le peuple à voir des gladiateurs en découdre. En d’autre mots le débat tenait du spectacle ou le participant glisse dans le rôle d’un combattant avec plus ou moins de délectation. Il fallait un gagnant donc un perdant. Le débat portait bien son nom, quant à la polémique elle vient de la guerre (polemos). Dès lors la raison cède sous la pression : elle ne désigne plus la sagesse mais elle fait perdre la face à l’autre. Si j’ai raison c’est que tu as tort.

Nous n’avons pas vu d’échange d’idées mais nous avons assisté à des attaques stratégiques et des jeux de rhétoriques destinés à avilir l’adversaire ou à flatter des supporters.

Nous n’avons pas vu d’échanges de richesses sensibles ou existentiels mais des véhémentes justifications de positions doublées de reproches et d’accusations. Tout cela était Démagogie et Platon nous avait pourtant bien mis en garde.

Un conflit ne naît généralement pas de l’expression d’un désaccord, fût il radical, avec les idées d’un autre, un conflit naît de la perception que nous en avons et qui provoque en nous des mouvements intérieurs puissants qui nous emportent parfois au-delà de notre capacité à les retenir.

Tout se passe comme si les idées de l’autre prenaient chair et devenaient immédiatement menaçantes, comme si l’adversaire se changeait en danger ou en obstacle. Dès lors nous le mécanisme de réponse à la peur se met en place, l’agression, la fuite, ou le figement. Nous réagissons plus que n’argumentons : notre cœur s’emballe, notre voix s’emporte. La partie du cerveau concerné est celle qui est la plus ancienne (reptilien) et faite pour répondre à une menace vitale. Cette partie conditionne les réflexes et sa rapidité est telle qu’elle précède notre prise de conscience.

Ce mouvement intérieur et non contrôlé nous bouleverse et bloque tout accès à notre capacité de réflexion qui a besoin d’un minimum de sécurité et d’une temporalité plus longue pour se déployer.

Nous sommes donc incapable de juguler la force de ces mouvements intérieurs. Tout comme nous ne pouvons étouffer le cri d’un autre sans risquer de le priver mortellement d’air, nous ne pouvons pas empêcher la vague de la rage ou de la colère mais nous pouvons la laisser nous traverser et nous laisser le temps de nous reprendre. Pour cela il nous faut un espace sécurisant on nous pouvons nous retrouver et apprendre à revenir de cet “hors de nous”.

Nous savons que cette traversée de la violence fait partie de l’apprentissage, nous voyons que nous ne pouvons exiger de quelqu’un qu’il se reprenne alors qu’il est incapable de se diriger car sa conscience est littéralement balayée par l’émotion.

Il nous faut donc créer ces espaces ou la violence retenue par le cadre peut devenir une énergie constructive et se changer progressivement en curiosité de soi et de l’autre. Ainsi comme une prise de terre dévie dans le sol le trop plein d’électricité en nous protégeant de l’électrocution, nous installons dans nos espaces de libre expression, des limites qui bordent le flux émotionnel sans le contraindre.

Nous avons décidé de fabriquer des espaces où la conflictualité pourrait s’exercer en toute sécurité ou chacun pourrait de se risquer hors de lui et se reprendre. Car sans risque de cette conflictualité nous ne pouvons connaître les forces qui sont en nous. Nous devons expérimenter le tourment émotionnel de l’opposition pour sentir en quoi il nous affecte. Sans ce précieux et irremplaçable vécu nous ne pouvons pas accéder à l’autre car nous nous redoutons nous même et craignons de nous confronter à nos débordements.

Ces limites sont des règles et des enseignements:

• Tout rapport de force dans un débat doit être reconnu et nommé (mais non jugé)
• Toute tentative d’avoir raison sur quelqu’un doit être reconnue et nommée (mais non jugé)
• Exprimer ses idées et dire ses émotions engage celui qui les prononce qui est irremplaçable et doit être entendu. Nul ne peut contredire cela.
• Chaque point de vu est la vue d’un point, l’autre se trouve donc dans le débat à une place qu’on ne peut lui prendre.
• Les émotions comme la colère, la tristesse et la rage doivent être accueillies par le publique mais si l’adversaire en est la cible, le débat doit prendre un temps d’arrêt afin de laisser passer le flot et que l’adversaire ne soit ni blesser ni contaminer par la violence.
• Une idée est essentiellement fausse lorsqu’elle est incohérente, c’est donc le plus souvent cette incohérence qu’il est intéressant de montrer, car dès qu’elle est mise à nu, celui qui en prend conscience a le désir naturel de changer sauf si l’orgueil l’en empêche. L’orgueil est souvent mené par la peur de perdre la face et la peur de perdre la face par le regard des autres sur votre visage. De cela découle l’importance du rôle bienveillant du public et la nécessité qu’il soit le gardien des règles et des limites.
• Une idée ne peut pas être imposer à un autre, elle doit être expliquer afin que celui d’en face puisse répondre de la manière dont il la comprend et la ressent. Ces allers retours de clarification de la perception et de l’intellection de chacun sont indispensables.
• L’adversaire n’est pas nécessairement un ennemi mais comme le dit l’étymologie un autre « versant » du réel (latin ad versus : tourné vers ou contre)
• Ainsi nous préfèrerons au mot débat qui implique l’idée de ce battre (étymologie) celui de controverse qui implique une partie adverse c’est à dire un autre côté donc une vu que nous ne pouvons pas avoir . Ce partage des vues même s’il est confrontant et dynamique est la base de toute réalité car celui qui a toujours raison est aveugle à autrui et donc au monde. Il devient seul et fou enfermée dans une raison qui tourne avide.
• Si l’ensemble du groupe reconnaît comme intelligence, la capacité d’évoluer et de dépister les incohérences (de quelque côté qu’elles se trouvent), alors tout naturellement devient victorieux celui qui la révèle en l’autre et celui qui la reconnaît en lui même grâce à l’autre. Cette victoire à deux visages ne s’obtient qu’à deux et par la controverse, et les adversaires deviennent des alliés qui ont agrandit leur territoire grâce à la vison de l’autre.
• Avoir de la raison est donc plus cohérent et fructueux qu’avoir raison (qui implique la défaite d’un autre)

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10.

 

10. Le monde organisé à l’heure de l’Anthropocène – Emmanuel Bonnet, Cyprien Tasset

Le « trouble » associé à l’anthropocène, ne repose pas sur l’anthropocentrisme, le fait de considérer les « humains » comme les principes organisateurs du monde (Haraway, 2020) mais de présupposer que les organisations sont les entités constitutives du monde dans lequel nous vivons : orgo-centrisme. Le « Capitalisme Mondial Intégré » et ses régimes sémiotiques (Guattari, 1989), une « politique identitaire centrale » (Manning 2019) sur ce qui mérite ou non d’exister, constituent un processus de captation et de contrôle des êtres dans un « monde » acosmique (Montebello, 2015). C’est l’implicite cosmologique que nous voulons discuter ici. Ce que produit le monde organisé à l’heure de l’Anthropocène est une absence de monde. Il s’agit dès lors de « dé-organiser » le monde pour le retrouver, autrement dit, de le dé-projeter, contre toute promesse managériale d’une lutte organisée contre l’anthropocène.
Cette dé-projection peut chercher des appuis dans les contradictions qui travaillent les organisations. Nous pensons en particulier aux retournements de la rationalité organisante (avec ses promesses d’amendements durables et responsables) en une mécanique de l’effondrement. Ce retournement de rationalité opère concrètement à travers des parcours de cadres bouleversé.e.s par la ratio effondriste, et que cela peut conduire à faire défection, de différentes manières.
À partir des réflexions et des enquêtes menées au sein d’Origens Media Lab, cet atelier se propose de discuter stratégiquement de la projection du monde organisé dans l’Anthropocène, et des prises qu’offrent ses propres acteurs à la critique.

 

9.

9. L’institution de milieux – Sarah Vanuxem

Désormais, la question n’est manifestement plus celle de la poursuite ou de l’arrêt de la croissance, mais celle des moyens d’assurer une décroissance qui soit la moins violente et la moins destructrice possible de ce à quoi nous tenons, à commencer de nos lieux de vie, moyens de subsistance et libertés. À cette fin, nous voudrions faire une proposition : se saisir de techniques ou de notions du droit déjà existantes pour penser une confédération de milieux dont les habitants – humains et non-humains – assureraient, chacun à leur mesure, l’intendance ou l’administration. Dans cette perspective, on pourrait s’appuyer sur le principe de solidarité écologique, lequel commande de prendre en compte, dans toute prise de décision publique ayant une incidence environnementale notable sur les territoires concernés, « les interactions des écosystèmes, des êtres vivants et des milieux naturels ou aménagés », soit les relations d’interdépendance entre les êtres qui séjournent ensemble au sein de mondes singuliers. Plus précisément, on pourrait redéfinir nos lieux de vie – et ici même sur le plateau de millevaches – en repartant du tracé des sections de communes, ces communs fonciers rémanents. On pourrait aussi s’inspirer du mouvement de personnification de la nature, soit de la reconnaissance de la qualité de sujet de droit à des fleuves, des lacs ou des forêts. On pourrait encore puiser dans l’histoire du droit des cités-villes, des monastères ou des corps de ferme – et, pourquoi pas aujourd’hui, des écosystèmes ? – auxquels étaient jadis reconnus des droits. Au final, l’hypothèse est que, sur le terrain du droit, nous disposons déjà de matériaux pour atterrir et mener une politique écologique, à l’échelle non pas seulement internationale, mais aussi locale.

 

15.

 

15. Éco-fascisme – Pierre Madelin

Alors que la question du « monde d’après » est sur toutes les lèvres et que la crise du capitalisme s’accentue, il nous a semblé important de nous interroger sur ce que pourrait être une politique éco-fasciste. À quoi pourrait ressembler une alliance entre le « vert » et le « brun » ?

21.

 

21. Echo-système de voix – Julien Martin

Je suis prof de chant et performer vocal, je me demande si en groupe (en groupe d’une quinzaine de personnes, peut-être moins ou plus), à partir de quelques propositions d’ouverture corporelle, sensorielle, on peut chercher une autre place, un autre « placement » des voix dites humaines, en relation à l’écho-système des voix et des sons qui nous entourent, nous traversent, viennent des milieux « intérieurs » et « extérieurs ».
Sentir ensuite si cette place des voix, plus attentive aux bruissements, aux ressacs, aux échos, aux avant-gestes, a des implications dans notre façon de dialoguer (verbalement et corporellement), dans notre relation aux lieux, dans l’expression des conflits, dans notre façon de rythmer la pensée…
C’est une recherche personnelle que je n’ai pas formalisée du tout, et jamais proposé en groupe (je conduis par ailleurs des ateliers et stages de chant & voix). 
Pourquoi ne pas le tenter pendant ces rencontres ?

L’an dernier j’ai beaucoup aimé la respiration possible entre ateliers de discussions-réflexion et balades de différents types (balade sensorielle d’écoute « en aveugle », transhumance, balade d’observation). Les idées abstraites, les concepts, les polémiques, devenaient plus facilement habitables sur la durée.

6.

 

6. Droit, sacré et écologie – Diego Landivar

Cette intervention retrace divers terrains ethnographiques menés ces 15 dernières années (Bolivie, Equateur, Australie, instruments de compensation, droit de la réparation écologique,…) afin de proposer une synthèse sur les opérations ontologiques et politiques permises par le droit lorsque celui ci s’attèle à résoudre des problèmes écologiques.


Plutôt que d’opposer deux configurations du droit (un moderne a-cosmique, un autre d’inspiration animiste) il s’agira de rendre compte des spécificités techniques et cosmologiques permises par différentes expérimentations cosmo-juridiques de par le monde.


– 

L’animisme juridique en équateur,

– 

La continuité ontologique-économique sur les marchés carbone,


– 

La production d’hyper-sujets et de cosmo-colosses en Bolivie,

– 

Le sacré bureaucratique : L’inaliénabilité sacrée et réglementée en
 Australie.


Le droit de la redirection écologique.



Ces différentes expérimentations suggèrent toutes de nouvelles stratégies de lutte contre une certaine forme d’invisibilité ontologique des entités de nature. Elles ont en commun également de montrer à quel point le droit est un mode d’existence à l’intersection entre le sacré et la technique (réglementaire), deux conditions essentielles pour rendre tangibles les fictions juridiques et les êtres du droit. Enfin, nous donnerons un aperçu des potentialités politiques (procès, nouvelles conceptions du territoire, nouveaux dieux,…) de chaque type d’expérience face à l’urgence écologique et climatique.

12.

 

12. De la guerre sacrée [I] – Kimiâ

Réponse d’un ami du désert : critique, messianisme et destin

Ce qui est nécessaire à ceux qui ignorent ce que l’horreur représente… l’horreur a un visage et il faut se faire une amie de l’horreur… la terreur morale et l’horreur sont vos alliés… il faut qu’ils le soient… sinon ce sont des ennemis qu’il faut redouter… ce sont de vrais ennemis…

Colonel Kürtz, Apocalypse Now, Francis Ford Coppola.

 

Il est inévitable que des hommes, par poignées d’abord, puis en plus grand nombre, se réunissent autours du projet explicite de POLITISER LA METAPHYSIQUE. Ceux-là sont dès aujourd’hui le signal d’une prochaine insurrection de l’Esprit.

Tiqqun I, Qu’est-ce que la métaphysique critique ?

Je crois que l’on pourrait appeler spiritualité, la recherche, la pratique, l’expérience, par lesquels le sujet opère sur lui-même les transformations nécessaires pour avoir accès à la vérité. (…) Mais la gnose, et tous les mouvements gnostiques, ce sont précisément des mouvements qui surchargent l’acte de connaissance de toutes les conditions, et de toute la structure de l’acte spirituel, et qui en effet donne la souveraineté dans l’accès à la vérité. La gnose, c’est en somme, ce qui tend toujours à transférer, à transposer dans l’acte de connaissance lui-même, les conditions, les formes et les effets de l’expérience spirituelle.

Michel Foucault, L’herméneutique du sujet, cours au Collège de France du 6 janvier 1982.

 

Il faut commencer par l’erreur et lui substituer la vérité. C’est-à-dire qu’il faut découvrir la source de l’erreur, sans quoi entendre la vérité ne nous sert à rien. Elle ne peut pénétrer lorsque quelque chose d’autre occupe sa place. Pour persuader quelqu’un de la vérité, il ne suffit pas de constater la vérité, il faut trouver le chemin qui mène de l’erreur à la vérité.

Ludwig Wittgenstein, Remarques sur Le rameau d’or de Frazer, partie I.

 

On a trop souvent tendance à penser que l’admission d’un sens symbolique doit entraîner le rejet du sens littéral ou historique ; une telle opinion ne résulte que de l’ignorance de la loi de correspondance qui est le fondement même de tout symbolisme, et en vertu de laquelle chaque chose, procédant essentiellement d’un principe métaphysique dont elle tient sa réalité, traduit ou exprime ce principe, selon son ordre d’existence.

René Guénon, Le symbolisme de la croix, Avant-propos.

 

Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un [récipient de] cristal et celui-ci ressemble à un astre de grand éclat ; son combustible vient d’un arbre béni : un olivier ni oriental ni occidental dont l’huile semble éclairer sans même que le feu la touche. Lumière sur lumière.

Qorân, 24:35.

 

Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres.

St Jean, VIII-32.

 

aux fractions révolutionnaires du parti imaginaire

I-
Une pensée de la puissance est acte d’une puissance de la pensée : elle n’est puissance que comme pensée. Une puissance en acte est manifestation d’un acte de puissance : elle n’est puissance que comme acte. Ce qui manque à toute puissance, c’est un nœud gordien que seul un mystère fonde. Une volonté exsangue cherchera infiniment une médiation consolante à ce mystère, tandis qu’une volonté de puissance tranchera le noeud d’un coup de glaive : elles sont les deux faces de la modernité sur laquelle l’empire étend sa souveraineté sur nous.

II-
De même la théorie du dépérissement de l’État ne pouvait historiquement que dépérir, de même la théorie du prolétariat comme valeur du salut ne peut que se retourner contre elle-même, c’est-à-dire se réaliser en salut de la valeur. Le socialisme de gauche et de droite trouve ici l’explication de ses réussites partielles et de son échec final. Aucune société ne peut contenir un peuple, et aucun peuple ne peut faire société. Un peuple est en exode, ou il n’est rien.

III-
Séparer sujet d’un côté, et objet de l’autre, est la première opération d’un pouvoir démiurgique. Capturer l’un et neutraliser l’autre, dans un renversement permanent, est une technique de magie noire. L’économie n’a fait ici que reprendre une formule bien plus ancienne qu’elle. Mais toute pratique de magie noire finit toujours par se retourner contre l’opérateur qui l’active : soit il s’auto-détruit réactivement en emportant avec lui objets et sujets de son envoûtement, soit il retient activement en lui des effets qu’il ne peut maîtriser, ce qui ne fait qu’amplifier les puissances de destruction dans le monde.

IV-
La tradition des vaincus est le fruit, non seulement des puissances de destruction dans l’ordre du monde, mais aussi de ce qui échappe à ces puissances dans l’ordre du temps : de là son ambivalence et son caractère messianique. Son désir inavoué pourrait être énoncé ainsi : pour détruire, il faut aimer ce que l’on détruit ; pour aimer, il faut détruire ce que l’on aime.

V-
La critique exprime un rapport honteux à l’objet de sa critique. Elle est la catharsis de cette honte. Son medium est l’objet de la critique. Critiquer, c’est reconduire la jouissance d’une honte.

VI-
La métaphysique critique est jouissance de sa propre culpabilité face à l’épuisement de la métaphysique, à l’heure de son dépérissement sous sa forme autoritaire-marchande. D’un côté, il y a le désert du capital ; de l’autre, il y a le désert où l’étranger en nous rencontre les questions qui l’anéantissent. Une force messianique qui se scinde en deux sans pouvoir se réunir ne peut se survivre que comme critique de l’impossibilité de son dépassement dialectique.

-VII
La véritable puissance messianique n’est ni substance ni essence, autrement dit, ni matière ni forme, ou encore ni matière ni esprit ; elle est unité principielle en acte. Si la question est politique : une unité principielle en acte peut-elle se vivre en commun ? Cette question est un spectre qui hante la civilisation occidentale depuis ses commencements successifs. C’est seulement depuis des expériences hors formes-de-vie majoritaires que des réponses réelles ont pu émerger ; ces modes d’explicitations ont pris la forme d’une gnose, d’une connaissance qui libère soi-même et le monde.

VIII-
Seul celui qui reconnaît en lui la puissance d’un dieu est capable de mourir à soi-même. La communauté n’est pas se trouver une commune immanence, mais chercher en nous les voies qui conduiront à son mystère. Si une politique communiste est possible, elle ne peut naître d’un sentiment d’appartenance : elle ne peut être que ce qui ouvre à la vérité d’une communication extatique.

Kimiâ.
Depuis un confinement, France.
Avril 2020.

Post-scriptum.

L’actuelle opération mondiale sur les corps et les esprits, que le biopouvoir déclenche unilatéralement, peut être comprise comme :
1- expérimentations de nouveaux dispositifs d’arraisonnement massif de la présence humaine, redéfinissant une nouvelle ontologie de la finitude
2- tentative de restructuration des flux de la valeur informationnelle par une unification spectaculaire de la domination, à partir de ses fragmentations.

En bref : la marchandise est en train de devenir notre meilleur baptême cinétique contre la mort ; et ses armées, la garantie de notre bonne santé ; une nouvelle doctrine de la sécurité globale (NDSG) est en train de naître.

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25.

 

25. Contribution aux Matériaux pour des écoles de la Terre – C. E. D.

Ne pouvant pas venir cette année aux rencontres sur la Ferme de Lachaud, je souhaitais toutefois participer aux contributions à partir desquelles seront lancées les réflexions de la rencontre, afin d’apporter quelques graines qui me paraissent féconde à la floraison qui suivra vos discussions. J’écris de façon anonyme. Je suis étudiant en philosophie à l’université Paris Nanterre et je tiens un blog de philosophie depuis quelques années dans lequel je développe petit à petit ma pensée autour de l’écologie, l’anarchisme et le féminisme
https://utpicturaphilosophia.org/.

***

Par la fenêtre du train.

Les monocultures défilent, carré après carré. Les routes, les lignes électriques, ne se perdent jamais de vue. Aux abords des villes, l’espace devient saturé de constructions humaines, quadrillé étroitement de murs délimitant les propriétés privées, contiguës. Béton, gazon, parkings, cubes de tôles ondulées  partout des lignes droites et des rectangles. La surface est presque toute entière découpée, de rares interstices sauvages agonisants entre les blocs anthropisés. La route, le trottoir, le mur, le parking, la maison  toutes ces matières et ces surfaces sont désinfectées de toute vie. On recherche et apprécie l’uniformité des espaces  sur chaque étendue homogène se déploie une seule couleur et sur ce vide épuré, toute jeune pousse qui se fraierait un chemin dans une fissure, toute galerie d’insecte qui viendrait en percer la surface, tout lichen ou mousse qui grignoterait son étendue immaculée, seraient immédiatement perçues comme des furoncles. D’où les efforts consciencieux pour « emettre à neuf » périodiquement ces surfaces, c’est-à-dire rétablir leur caractère uniforme et homogène, par l’éradication de tous les devenirs de différenciations ayant pu naître sur ces vides (fissures, apparition d’êtres vivants, hétérogénéités diverses, etc.). Mais il y a des jardins  Qui a dit que nous détestions la nature  « ardins », vraiment  « ature »  Les plages d’exposition de matière vivante sont étroitement contrôlées. Elles se doivent de mettre en scène une nature aseptisée et parfaitement maîtrisée, pour ne pas dire soumise. Les animaux, qui se meuvent et ne reste pas aisément dans les limites grillagés que nous leur assignons, sont généralement bannis de ce spectacle. D’autant plus qu’ils s’avèrent petits et nombreux comme les insectes et donc « ncontrôlables ». On acceptera les chiens ou les chats, les tortues éventuellement, lapins à la plus grande extrémité (mais la tradition se perd…), bref des animaux gentils et dociles, rompus aux manières humaines. Les oiseaux ne sont pas haïs, du moment qu’ils ne font pas leurs nids sur les maisons humaines mais dans les arbres, comme des volatiles bien élevés  Symbole de ce « on ordre », le gazon  il reproduit dans l’idéalisation bourgeoise de la « ature » l’esthétique de l’uniformité – surface homogène, couleur unie. Le reste des plantes sont « lantées là » comme des figurantes dans un mauvais film, aux emplacements rigoureusement choisis par leurs maîtres et maîtresses insipides. Surtout pas d’herbes folles, ces « auvaises » qui osent s’échapper du contrôle de notre volonté

Où trouvera-t-on encore le mur de terre dans lequel les guêpes solitaires
creuseront leurs nids
Quel jardin laissera vivre la pacifique taupe
A quelles poutres de nos charpentes l’hirondelle accrochera-t-elle son nid

Comment s’étonner que, dans un tel monde, le vivant se meure  Partout l’être humain s’acharne, d’un labeur consciencieux et avec une énergie étonnante, à éradiquer les autres espèces vivantes, qu’il cherche à exclure de son espace dès qu’il ne peut les contrôler étroitement. On ne le remarque pas suffisamment  c’est beaucoup de travail que de maintenir « ropre » de toute vie ce « arc humain »  Dès que nos efforts se relâchent, immédiatement, le vivant ressurgit. Les plantes poussent dans les fissures des murs, les chauvessouris envahissent les bâtisses abandonnées, les arbres éclatent de leurs racines les chaussées délaissées… Le maintien du devenir capitalo-industriel de nos sociétés s’effectue donc au prix d’un travail humain colossal, dont la répétition continuelle s’avère nécessaire car, justement, ce « onde humain » n’est pas vivant et ne possède pas cette propriété extraordinaire de la vie consistant à se reproduire elle-même. Les infrastructures techniques de nos sociétés ne se reproduisent pas, elles sont activement reconduites par nos efforts incessants.

Jusqu’où ira notre dissociation, notre déni, lorsque nous rejetons le crime d’écocide sur un capitalisme lointain qui nous imposerait ce devenir, à nous pauvres impuissant·e·s innocent·e·s que nous sommes  Par la construction de ce discours, nous cherchons à nous déculpabiliser dans le but de poursuivre malgré tout notre mode de vie. Nous sommes habité·e·s d’une contradiction fondamentale, d’un paradoxe désirant  nous désirons l’arrêt des destructions environnementales et, pourtant, le maintien de notre monde industriel de consommation. Nous voudrions que nos sociétés se transforment en profondeur et, malgré tout, poursuivre la pratique de nos emplois, dans leurs formes actuelles, tel que de rien était – chirurgien·ne, maçon·ne, manager, mais encore professeur·re à l’université… Nous souhaitons le maintien de certaines structures et la disparition d’autres, sans nous poser la question des interdépendances de ces diverses structures et des possibilités réelles de nos utopies. L’on se rassurera en réorientant la consommation sur des produits estampillés « écologiques » – tant que nous consommons tout autant  L’on installera un toit entier de panneaux solaires – pourvu que ma plaque à induction et mon lave-vaisselle tournent encore  L’on cherchera à réorienter son métier vers des buts écologiques  architecte…écolo, designer…d’emballages biodégradables, anthropologue…du rapport à la nature, etc. Refoutre les mains dans la terre  Mais vous plaisantez j’espère  Aller ramasser des figues sauvages et faire ses confitures  Mais vous croyez que j’ai le temps entre deux colloques, un ouvrage à paraître et la direction de mes doctorant·e·s  Construire soi-même sa maison en terre-paille  Vous voulez que je vive dans une maison en paille et en terre  Vous me prenez pour un grouillot moyenâgeux  Et puis si les gens commencent à construire leurs propres maisons, je deviens quoi, moi, l’architecte  Combien appellent à la transition écologique et continuent pourtant de jouer leur « ôle » dans le bon fonctionnement des structures économiques et sociales du monde contemporain  L’on n’accepte que les changements de surface, non pas la redistribution des rapports entre humains, ni entre humains et non-humains. De quels changements de fond parle-t-on  Il ne suffit pas de brailler des énoncés vides tels que « e capitalisme est incompatible avec l’écologie »  Certes, mais concrètement, de quoi parle-t-on  De quelles pratiques, de quelles structures sociales  Qu’est-ce qui, au juste, n’est pas compatible avec les objectifs écologiques que nous nous posons  Dans les abstractions mal maîtrisées, nous perdons trop souvent de vue les structures concrètes et immédiates que nous devons transformer, ici et maintenant. Il s’agit par exemple de la localisation de la production  celle-ci doit être la plus locale possible. Il s’agit des matériaux utilisés  ceux-ci doivent être entièrement locaux et naturels, biodégradables ou au minimum non polluants, et la vitesse de leur renouvellement (nouvelle production ou recyclage) doit être inférieure à la vitesse de reconstitution de leur matière par les processus naturels. Il s’agit de la division excessive du travail, laquelle est incompatible avec une production non-industrielle  si je ne produis moi-même qu’une seule chose mais que j’en consomme des dizaines d’autres, nécessairement, d’un point de vue global, le nombre de producteur·rice·s de chacun de ces biens ne peut qu’être très bas relativement à l’ensemble de la société et, dès lors, leur productivité doit être très élevée, ce qui est généralement incompatible avec une production non-industrielle. Il s’agit de l’urbanisation  on ne peut pas nourrir toute la population au moyen de maraîchages en permaculture avec 2% d’agriculteur·rice·s ; un exode urbain massif est nécessaire. Il s’agit de ses volumes de consommation  non, on ne peut pas posséder 30 paires de chaussures ni manger de la viande une fois par jour. Il s’agit des moyens de transport  la disparition de l’avion ne signifie pas nécessairement l’impossibilité de voyager, simplement, les voyages en bateau durent plusieurs semaines au lieu de quelques heures, ce qui appelle à une transformation profonde de l’organisation de notre temps social (fini les cinq semaines de « acances » qui nous restreignent à des voyages-chrono). Il s’agit de notre rapport aux animaux dans la sphère de notre habitat  pourquoi refuser la nidification d’insectes au sein de son habitation, du moment que ceux-ci ne menacent pas le bâtiment  On ne peut pas mettre en place des structures économiques non marchandes sans la réinstauration de relations d’obligations interpersonnelles, à l’instar des liens familiaux. Et cetera. L’on pourrait mettre à jour encore un grand nombre de structurations (sociales, techniques, etc.), de valeurs, d’esthétiques ou de sensibilités incompatibles avec un monde écologique renversant entièrement la dynamique écocidaire du monde actuel. Il me semble que c’est sur ces noeuds fondamentaux que nous devons aujourd’hui travailler  les véritables obstacles à la transformation de nos sociétés se situent là, non pas dans la puissance du capital ou la domination politique des États. Ils sont dans l’ethos, dans les habitus, dans les pratiques comme les imaginaires. Pourquoi parait-il si naturel de tondre l’herbe de son jardin de nos jours  Pourquoi faudrait-il que les légumes aient toujours la même couleur et les mêmes formes bombées sur les étalages  Pourquoi tant de jeunes couples font construire de petites maisons toutes égales dans des lotissements péri-urbains plutôt que des chaumières en terre-paille  C’est dans ces détails massifs que nous devons chercher les axes qui structurent notre monde actuel et les noeuds sur lesquels agir pour transformer celui-ci, pan par pan.

Notre « onde » actuel n’est donc pas le résultat d’un agencement fortuit, mais il est bien plutôt activement construit, maintenu et étendu, suivant des tendances structurelles très anciennes et fondamentales. Ce monde est avant tout un esthétique sous-tendu par un imaginaire, un système de valeur mais aussi une certaine structuration de l’être humain lui-même, notamment une orientation existentielle ou encore une certaine représentation de soi. Il est une structuration particulière de nos rapports aux êtres – un agencement de rapports. L’espace de nos sociétés industrielles est agencé et balisé suivant un certain nombre de patterns récurrents. Nos existences se déroulent presque entièrement à l’intérieur de ces réseaux, ces étroits conduits, dont nous craignons de quitter la familiarité rassurante. Presque toujours, nous sommes à quelques centaines de mètres tout au plus d’une route goudronné. Nous nous agaçons immédiatement dès que le réseau de couverture de téléphonie mobile ne nous atteint plus. Toutes les habitations ou presque sont reliées au réseau électrique ou à l’eau courante. Mais que cherchons-nous, dans l’extension de ces infrastructures  Nous cherchons à porter avec nous, partout où nous allons, des pratiques quotidiennes qui peuvent être décrites comme un « ode de vie ». Ces pratiques par ailleurs transforment notre environnement immédiat  de nos habitations à nos villes, les formes que prennent les constructions humaines sont déterminées par les pratiques que nous souhaitons mettre en place en leur sein, mais aussi par les rapports aux êtres que nous souhaitons instaurer. Je ne veux pas d’araignées dans ma chambre. Je veux pouvoir fermer la fenêtre hermétiquement et ne pas entendre l’orage. Je ne veux pas que la température de mon habitation tombe en-dessous de 18° C. Les chevreuils doivent vivre en forêt, pas dans mon jardin. Une route doit être goudronnée. Lorsque je sors le soir en ville, je ne veux pas devoir prendre une lampe torche mais considère comme élémentaire la présence d’un éclairage public. Hors de question que je fasse ma lessive à la main  Une habitation confortable est une habitation « ropre »  les objets y sont rangés à leur place initiale, les amas de poussière sont retirés périodiquement et aucun animal ne doit être visible à l’oeil humain. Espace clos, protégé, aseptisé. L’on pourrait ainsi multiplier les « rincipes » structurant notre « onde ». Ce monde, nous l’avons créé et nous le reproduisons tous les jours par la répétition des mêmes actions, des mêmes pratiques, ou par l’imagination de nouvelles pratiques structurées suivant les mêmes logiques. Son agencement est le résultat tant de goûts esthétiques que de rapports sensibles aux êtres, tout particulièrement aux êtres vivants. Ces rapports et cet esthétique sont suscités à la fois par un imaginaire et par la structuration matérielle du monde. Infrastructures techniques et reproduction des pratiques sur le mode de l’habitus bourdieusien structurent nos rapports au monde et ainsi assurent leur propre perpétuation. Aucune de ces dimensions – esthétique/imaginaire/infrastructure technique/pratiques/système de valeur/rapport sensible aux êtres/etc. – ne me semble primer sur les autres. Il est vain de chercher à réduire la complexité des processus de fabrication d’un monde à une dimension première qui déterminerait toutes les autres. Mieux vaut les regarder comme des lignes de devenirs propres, elles-mêmes multiplicités, à la fois en relation les unes avec les autres et, toutefois, conservant une part d’autonomie. Ainsi, il est possible de se « aisir » de l’une de ces lignes pour entraîner le déplacement de toutes les autres. L’architecte poursuit un esthétique, mais pour l’obtenir il sera peut-être obligé de transformer les structures sociales ou politiques. Une nouvelle infrastructure technique transformera jusqu’à l’esthétique de nos villes, mais aussi les processus économiques, certaines structures sociales ou nos rapports aux êtres vivants. Mais inversement un nouveau rapport aux êtres ou un nouvel esthétique appellera de nouvelles infrastructures techniques et de nouvelles architectures… Il n’y a rien de mystérieux dans ces « éciprocités » d’action  une nouvelles existence surgissant sur la trame du réel produit des effets sur une multitude d’éléments de cette trame et ainsi de suite. Nul besoin de faire appel à une « écanique » pour expliquer ces rapports, bien au contraire, il semble que les concepts de multiplicité, de contingence, d’histoire, de construction et de structuration nous permettent une compréhension beaucoup plus fine et profonde de la complexité de ces phénomènes.

Nous vivons aujourd’hui une « uerre des mondes ». Un monde écologiste pas plus qu’un monde féministe ou anarchiste n’est compatible avec le monde capitaliste-industriel actuel. Nous devons donc recomposer un monde, nous devons « aire monde ». Il s’agit là d’une dynamique exhaustive qui ne peut limiter a priori sa portée. Nous devons laisser courir les conséquences sans chercher à limiter ces devenirs constituants dans une sphère préconçue. Ainsi à la fois se construit une cohérence par la relationalité (et non la réduction à une identité) et une dynamique de création fécondée par toutes ces interrelations. L’imaginaire, sans doute, constitue une puissante et incontournable porte d’entrée pour une telle recomposition, aussi voudrais-je ici esquisser comme la projection d’un monde radicalement nouveau dans son rapport aux êtres vivants. Son principe directeur est la recherche d’un symbiose entre l’être humain et les écosystèmes naturels, favorisant partout le foisonnement de la vie et l’esthétique de l’organique, mais poursuivant aussi le processus d’émancipation humaine des phénomènes sociaux de domination tout en déliant ce dernier d’une exigence apeurée de contrôle des autres vivants.

Par la fenêtre du train.

Que d’arbres  Des arbres partout. Parfois denses, et c’est la forêt, parfois lâches et espacés, et ce sont les champs cultivés. Parfois des interstices  de grandes prairies ou des petits champs de céréales. Ces derniers ressemblent à des prés, particulièrement hauts, mais presque tout autant riches d’espèces dans leur composition. Diverses céréales y côtoient des fleurs plantées comme sauvages, certes en moins grand nombre qu’une prairie à paître. La couverture arborée réalise l’harmonie du paysage, sa structure, tantôt distendue tantôt resserrée. Les prairies sont de larges mailles dans cette trame, quant aux villes, elles poussent entre les arbres dans un entrelacement de forêt et d’habitations. Les espaces naturels forment une continuité qui n’est brisée que par les voies ferrées humaines, dont on essaie toutefois de limiter l’impact en enterrant ou surélevant des tronçons. Pas de réseau électrique national, de lignes à haute ou moyenne tension. Seules les zones densément peuplée sont reliées par un réseau local, afin de limiter au maximum le volume de production installé. Les routes sont pour la plupart non goudronnées, souvent étroites. L’on favorise les pistes plutôt que les grands axes. La mobilité des humains a été profondément revues  on se déplace moins, mais pour des raisons plus importantes et plus longuement. On voyage plutôt que l’on « e déplace ». On part visiter des amis et on prend plusieurs semaines pour cela. Les « eek-ends » n’existent plus, le temps étant découpé de façon beaucoup plus libre, suivant des périodes plus longues et un rythme d’autant plus lent. Les voyages s’effectuent le plus souvent en train, relayé pour les derniers kilomètres par des transports collectifs, parfois simplement une voiture collective empruntée. On utilise parfois aussi le cheval, le vélo, ou tout simplement la marche. L’économie, la démographie et la vie sociale sont organisées afin qu’il n’existe plus de déplacements quotidiens sur de longues distances. Plus personne ne part au boulot chaque matin. Plus personne ne va faire ses courses deux fois par semaine dans un gros supermarché.

Mis à part les haies et quelques murets protégeant certaines cultures, il n’y a guère de partitionnement du territoire. Pas de parc privés barricadés de hauts grillages, pas de zones résidentielles composées de petits blocs privés contiguës, pas de parcelles paysannes clôturées. Les espaces de la vie humaine sont majoritairement ruraux et ouverts. Les terres paysannes sont gérées collectivement, comme elles l’étaient au Moyen-Age. Les hameaux se présentent en revanche, au contraire de leur forme historique, sous une forme dispersée et distribuée, non ramassée comme à l’époque. Sur un espace donné, généralement autour d’un réseau de noeuds comprenant un certain nombre de lieux collectifs, une pluricentralité, des habitations humaines se répartissent ça et là, sans ordre. Elles sont autant de lieux, possédant chacun leur intimité, mais nullement des parcelles séparées, nullement des surfaces délimitées et homogènes. Il est souvent difficile de distinguer les maisons, tant elles sont intégrées à leur environnement naturel. Murs en terre aux couleurs d’automne et aux formes rondes de talus, demi-enterrées ici, toit végétalisé là, toujours plus ou moins recouvertes par les arbres environnants ou des plantes grimpantes, lorsqu’elles ne sont pas dans les arbres ou même sous-terre  Les humains y habitent, mais pas seulement  les insectes comme les oiseaux y nidifient, dans les murs extérieurs, sous les toits et même dans les pièces intérieures tant que cela ne dérange pas excessivement les habitant·e·s humain·e·s. Les plantes poussent presque partout, les loirs et les souris sont les bienvenues dans la mesure de l’acceptable, suivant l’attachement de la ou le propriétaire des lieux à ses livres… Dehors, les animaux sont partout  canards, poules, moutons, vaches ; tous plus ou moins en liberté ou nomades, accompagnés par leurs berger·ère·s.

La Chavière est une commune modèle, avant-gardiste du monde écologiste finalement advenu. De la gare, une route goudronnée y mène et s’arrête à son entrée. Sur un parking ombragé, l’on parque les quelques voitures et fourgons collectifs, partagés par la communauté. Le reste des déplacements au sein du village s’effectuent à pied, à vélo ou à cheval. L’habitat étant lâche, le village tout entier ressemble à une forêt-jardin. À son centre, une grande halle ouverte et une salle communale pour les réunions et les assemblées démocratiques, suivant la météo. On trouve aussi, comme tiers-lieux dans le village, un cinéma coopératif dans lequel n’importe qui peut venir projeter un film pour lui-même et celles et ceux qui le rejoindront, deux bars, l’un faisant bibliothèque, une maison d’accueil toujours ouverte aux voyageur·se·s de passages, sorte d’auberge moderne autogérée. Bien sûr, il y a plusieurs ateliers partagés  menuiserie, poterie, vannerie, couture, pain, etc. Ils sont tenus par des artisan·e·s qui mettent à disposition de toutes et tous leurs moyens de productions quelques jours par semaines. Les personnes venant y autoconstruire leurs objets y trouvent une aide technique éventuelle et des conseils bienvenus. Tout le monde ici à ainsi l’occasion d’apprendre de nombreux savoir-faire. Les artisan·e·s, dans ce contexte, se contentent de réaliser les pièces les plus complexes dans leur réalisation. On trouve par ailleurs des lieux de distribution coopératifs, AMAPs centralisant la production agricole de la commune essentiellement. Il existe aussi quelques boutiques marchandes, vendant des objets achetés sur le marché extérieur, au moyen de monnaie. Ces boutiques sont peu fournies, mais on y commande des biens, souvent collectivement, afin d’économiser les coûts tant économiques qu’écologiques. Le marché local, entre les producteurs de la commune, est pour sa part non marchand. C’est politiquement, lors des délibérations collectives démocratiques, que l’on règle les éventuels problèmes d’adéquation entre « ffre » et « emande ». On s’assure simplement que personne n’ait l’impression de se trouver lésé, de travailler plus que les autres ou bien de ne pas bénéficier des mêmes services. Il n’y a aucune planification de la production, mais simplement des engagements mutuels entre producteur·rice·s  la menuisière s’engage à répondre aux demande de la commune, les agriculteur·rice·s à la demande de nourriture, les deux boulangers à la demande de pain, etc. Si la demande est trop importante, il faut attendre, ou bien autoproduire. Sur le long terme, la commune cherche ensuite à trouver un·e nouvel·le producteur·rice pour la production considérée. Partout dans la commune, l’eau est potable  les nappes phréatiques ne sont pas polluées, car plus aucun produits chimiques toxique n’est utilisé nulle part, ni dans l’agriculture, ni au sein des foyers, ni dans aucune production artisanale. Tous les foyers sont autonomes électriquement, pour des puissances très faibles de tout au plus quelques centaines de kW. De petites éoliennes faites artisanalement et quelques panneaux solaires suffisent. Un moulin à eau le long de la rivière en contrebas complète les besoins électriques de la communauté, notamment ceux des ateliers artisanaux, consommateurs importants. L’électricité ne sert dans les habitations qu’au fonctionnement d’appareils informatiques ou d’électroménager, mais dans les ateliers, certaines machines fonctionnent à l’électricité. L’eau est chauffée au solaire et les maisons au bois. L’efficience énergétique des bâtiments est telle que la consommation de bois est dérisoire. Le bois est tout entier issu du territoire de la commune  de jeunes taillis que l’on coupe dans un volume limitée par la vitesse de croissance des nouvelles plantations.

Toutes les terres sont propriété de la communauté  elles sont cédées aux habitants sous une forme juridique rappelant la tenure moyenâgeuse ou un bail emphytéotique. Les habitants disposent des droits d’un propriétaire, mais ils ne peuvent s’accaparer la terre qu’ils reçoivent  ils ne peuvent la clôturer, empêcher les autres membres communautaires (et aussi les non-humains?!) de leurs droits d’usages de ces terres, et bien sûr, ni la louer ni la vendre. La liberté de construction et de pratiques, sur ces lieux, est totale. Pas de « ermis de construire » à demander à la mairie, ni d’autorisation d’aucunes sortes. En revanche, ce sont des pratiques qui sont interdites entièrement sur la commune  l’usage de produits chimiques polluants, certaines pratiques écocidaires, l’artificialisation des sols, certaines pratiques conduisant à l’accaparement de la terre et entrant en conflit avec les droits d’usage, etc. Chacune et chacun vit ici finalement une vie très individualiste, s’affairant à ses occupations régulières, organisant son temps et son travail de manière libre, s’acquittant seulement des obligations collectives  participer aux récoltes la saison venue, aider les nouveaux voisins à construire leur maison, entretenir à tour de rôle les chemins, etc. Ces tâches sont équitablement réparties entre les personnes, bien que l’on aille pas non plus compter les heures de travail de chacun·e. L’important est que le temps personnel dépasse largement le temps de travail obligatoire envers la communauté, afin de ne pas donner l’impression aux personnes d’une aliénation dans le collectif. La communauté allie ainsi deux objectifs  poursuivre l’émancipation individualiste des êtres humains entamée par l’histoire récente de nos sociétés et malgré tout organiser une vie communautaire collective. Chaque personne est libre de définir son degré d’engagement dans le collectif  elle peut choisir de donner à la commune entre un et trois jours par semaine de son travail. Son accès à la production locale sera fonction de cet engagement. Mais bien évidemment, en cas de situation exceptionnelle, la naissance d’un enfant par exemple ou une maladie quelconque, la personne acquiert un accès maximal à la production collective, sans regard pour son travail passé. Les membres de la communauté ont par ailleurs un devoir de solidarité auquel ils ne peuvent se soustraire. En cas d’urgence, leurs plans personnels peuvent ainsi être remis en question. La communauté garantie ainsi le maintien de tous et de toutes dans leur condition matérielle d’existence, quelque soit les aléas qui peuvent venir perturber leurs vies. Si l’accès aux ressources dites « e luxes », c’est-à-dire non nécessaires, est inégal, fonction de l’investissement inégal de travail des personnes, la subsistance est garantie pour tous, sans condition.

Le soir se couche sur La Chavière et quelques habitant·e·s se retrouvent sur une petite place arborée, surabondante de fleurs entre lesquelles toutefois l’on a disposé des tables de bois, sous les tonnelles de plantes grimpantes. On y boit des bières locales, du vin importé d’une commune voisine ou bien des jus de fruits fraîchement pressés des arbres environnants ou des tisanes de plantes ramassées localement. Douce vie que celle-ci, toute entière tournée vers la réalisation de désirs finis, mûris sagement, à l’inverse de la machine désirante capitaliste, créant perpétuellement de nouveaux désirs. Une telle vie retrouvée n’a été rendue possible que par l’acception des limites posées par les lieux. Non, à La Chavière on ne boit pas du café tout les matins, et on y trouve ni mangue ni banane. On mange et on boit les produits seuls qui peuvent pousser ici ou dans les régions environnantes, et l’on s’en satisfait. Au lieu de regarder l’ailleurs avec une envie jalouse, au lieu de rechercher, comme désirable, une ubiquité fantasmée en faisant venir à ses pieds les produits du monde entier, l’on se plaît plutôt à éprouver l’intensité du lieu que l’on habite, l’intensité des expériences proches que nous vivons. On ne jalouse ni vie à Tahiti, ni la maison de la voisine… C’est là le second aspect essentiel permettant une commune anarchiste comme celle que j’ai imaginé ici  la nécessaire acceptation des différences entre les personnes, qui ne doivent pas être vécues comme des inégalités injustes. On ne doit pas concevoir l’inégalité en dehors de l’exploitation. Là où personne n’exploite personne, là où les seules différences de travail personnel et de talent se manifestent, l’on ne peut parler d’inégalités mais l’on doit utiliser le terme de « ifférence ». Parler d’inégalité serait quantifier des éléments qui ne doivent pas l’être. Plus globalement encore, une société anarchiste ne peut être qu’une société où l’on en finisse avec cette habitude – si exacerbée dans la bourgeoisie –, consistant à se comparer sans cesse aux autres, à les juger et en retour se sentir jugé·e par le collectif. Personne ne doit juger personne et chacun·e doit poursuivre son devenir propre, sans se comparer aux autres ni vouloir imiter leurs devenirs. Resituer ainsi la vie humaine dans un devenir permet de lever entièrement le problème de l’inégalité quantitative telle qu’elle fut posée par le communisme  l’important n’est pas que chacune et chacun travaille un exact nombre d’heure par semaine, vive dans une habitation rigoureusement de même surface, etc. L’important est que les possibles soient les mêmes pour tous. L’égalité est toujours politique et elle s’exprime toujours sur un champ de potentialité. Pour le reste, il n’y a que des différences, que jalouser reviendrait à nier la singularité du devenir de chaque vie, singularité étant l’une des dimension essentielle de sa liberté, comme de son autonomie. Respecter et encourager l’autonomie individuelle tout en empêchant celle-ci de se retourner contre un tissu collectif par ailleurs cultivé, en empêchant toute domination, voilà ce qui me semble être la racine du projet anarchiste, qu’il serait judicieux de poursuivre aujourd’hui…

C. E. D.

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8.

 

8. Blessure – Nuci Fera

La crise provoquée par l’actuelle pandémie a fait apparaître les faiblesses des économies mondialisées et alarmé les tenants et défenseurs de l’ordre des choses. Étant bien sûr hors de question pour eux d’admettre l’inanité de cette civilisation, ils continuent à œuvrer pour que perdure coûte que coûte la soumission du monde. Considérant le « système Terre », réduisant chacune des incroyables formes de vie à un organe fonctionnel et connecté de la grande machine cybernétique, ce qui est craint par dessus tout c’est la « vulnérabilité », c’est-à-dire la possibilité même de la blessure. Les bonimenteurs transhumanistes, ceux là qui prétendent augmenter leur humanité à grand renfort d’implants en téflon, travaillent à fabriquer des existences sans fin, débarrassées des erreurs, des accidents, des hasards, des surprises et des joies.
Ils veulent la résilience partout : écosystèmes, systèmes financiers, modèles de développement, organisations sociales… Ce que la résilience veut dire (du latin resilire rebondir), c’est encore la quête de l’immortalité, le refus de la blessure et de la faiblesse, l’angoisse de la lenteur et du silence. Je ne veux pas de résilience, je ne veux pas que leurs systèmes surmontent les crises et retrouvent leur « équilibre ». Je veux qu’ils ne s’en remettent pas, et qu’ils disparaissent tout à fait.
Il n’y a pas dans le vivant de système, de logique, d’équilibre ni de réseau. Pas plus qu’il n’y a d’harmonie d’ailleurs. Mais de la beauté, oui. Partout. Il y a la Vie et c’est Tout. Et c’est bien.

MÉMOIRE
Certains croient en la mémoire de l’eau, font l’hypothèse que les éléments retiennent une part de ce qui les a traversés. Puisque cela est affaire de croyances, je choisis de croire en l’indifférence de la Nature, en sa totale amnésie.
Voir les immenses fromagers s’emparer des temples cambodgiens, ensevelir sous leurs racines les traces de l’Empire Khmer …… les grands corbeaux nicher aux étages des tours de la Défense, les prairies nouvelles s’élancer sur les aires de parking abandonnées, les taillis de saules fissurer les quais de Seine …… les arbres enfin libérer les fleuves, délacer les corsets de béton qui entravent leurs flots ……
Je veux croire que la Nature consumera les décombres de cet Empire-ci sans le moindre regard, le moindre souvenir, dans la plus parfaite indifférence à cette civilisation qui n’est supportable qu’à l’état de ruines. Et cette indifférence me rassure. C’est à ça que servent les croyances.

JUSTICE
Le discours de l’Anthropocène avance que l’espèce humaine est responsable des bouleversements climatiques et géologiques à l’œuvre. Mais de qui parle-t-on quand on évoque « l’Humanité »? Humanité qui -refusant sa place parmi les autres animaux- n’a justement jamais consenti à se considérer comme espèce, massacrant ses frères et sœurs, empoisonnant ses enfants, détruisant enfin tout ce qui lui permettait de vivre. Ce discours donne à voir l’espèce humaine comme une force agissante homogène et cohérente, ignorant par là les contradictions et dominations en son sein. Comment associer dans un seul grand récit les patrons des manufactures de Manchester et les ouvrières rivées de l’aube à la nuit aux métiers à tisser ? Les capitaines européens des vaisseaux négriers et les femmes et hommes mandingues, peuls, songhaïs entassés à fond de cale ? Les familles tchouktches chantant le sacrifice du renne dans la toundra et le fonctionnaire soviétique qui l’explore et n’y voit que ressources de gaz et pétrole ? Englober ainsi l’immense diversité des peuples et de leurs manières d’être au monde sous la notion d’Humanité permet d’occulter la question de la responsabilité.
Il y a ceux qui jardinent dans les forêts et ceux qui impriment des billets, ceux qui parlent aux oiseaux et ceux qui organisent le télétravail, ceux qui lisent dans les étoiles et ceux qui vident le monde.

FUTUR
Il nous faut bien imaginer des lendemains autres que ceux promis par les fables contemporaines qui se nourrissent du naufrage en cours, terrifiantes littératures qui excitent notre paralysie, nous peignant les enfers irrespirables de cauchemars totalitaires à venir.

« Découverte » par le navigateur français Bougainville en 1768, colonisée par l’Allemagne, occupée par le Japon, récupérée par l’Australie, l’île de Bougainville est depuis 1975 un territoire de la Papouasie Nouvelle Guinée. Pourvues d’un sol riche en cuivre, ses montagnes luxuriantes furent vendues au géant minier anglo-australien Rio Tinto, déterminé à poursuivre la vaste entreprise de réduction du monde, transformant la jungle, bourdonnante de mille vies, en un vaste trou stérile, saccageant les forêts, polluant les rivières. Face à cette destruction, la résistance s’est levée et la lutte contre la mine s’est vite muée en lutte pour l’indépendance. Soumise à un blocus total de l’île, la population a été contrainte de ne compter que sur elle même pour se nourrir, se soigner, se loger, se vêtir, fabriquer énergie, carburant, outils, instruments de musique, etc. Et c’est en utilisant les foisonnantes existences végétales locales mêlées aux débris des installations minières abandonnées que l’autonomie vit, superbe hybridation du vivant et des ruines. Francis Ona, l’une des grandes figures de cette résistance, espérait « que le blocus continue » pour que perdure l’autonomie créatrice retrouvée.
Là vit et fait vivre le cocotier, ailleurs sont le châtaigner, le bouleau, l’érable ou l’olivier, arbres nourriciers et guérisseurs… Partout nous saurons vivre à nouveau.
Nombre de savoir-faire ont été volés, confisqués, perdus, mais je n’ai aucun doute sur notre capacité à les retrouver et en réinventer. Ce n’est pas tant la perte des savoir-faire qui doit nous inquiéter, c’est la perte en notre confiance à faire. On a réussi à nous faire croire que nous ne savions plus vivre, que nos corps et nos âmes ne nous suffisaient plus. Que nous avions besoin de spécialistes et de machines, de conseillers et de définitions…

Faut-il que nous provoquions nous mêmes le blocus ?

Nous savons vivre. Nous savons être au monde, immédiatement. D’ailleurs nous ne savons que cela.

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